Serge Prokofiev raconte dans son journal que pour la soirée de 29 décembre 1920, à Los Angeles, il était invité chez les Romanovs. Madame Ariadna Rumanova née Nikolskaya, était une pianiste et compositrice connue. Il ajoute: “et puis apparut un visage nouveau, Baranovskaya, ancienne étudiante chez Meyerholdt, une femme dont la beauté ne cédait en rien à celle d’Ariadna… j’était très impressionné par Baranovskaya.”

Cette beauté était Maria Viktorovna Sila-Nowicki, la mère de Natasha Borovsky. En haut: En souvenir de Moscou, 1920/26/IV.

En 2002, Sviatoslav, le fils aîné de Prokofiev et camarade d’enfance de Natasha Borovsky, lui envoya la transcription russe des journaux intimes de son père, dont la lecture ajouta beaucoup aux propres souvenirs de Natasha, écrits en Français en 2001, sous le titre ‘Piété Filiale’. Ils apparaîtront dans ce blog dans le futur prochain.

Une série d’AVC empêcha Natasha de noter en français sa traduction des mémoires de Prokoviev. C’est pourquoi je traduirai ici, quand nécessaire, quelques extraits de la traduction anglaise par Anthony Phillips (Prokofiev’s Diaries 1907-1933, published by Faber and Faber in the United Kingdom by permission of the Sergey Prokofiev Estate).

Durant les trois semaines après la soirée chez les Romanovs, Prokofiev rencontra Maria Viktorovna plusieurs fois, presque toujours avec d’autres. Il parle d’elle dans ses journaux dans un style amusant et littéraire. Beaucoup de fêtes furent organisées autour du Nouvel An 1921. Il eut donc beaucoup d’opportunités de la voir, pour la plupart arrangées par Baranovskaya elle-même. Il écrit :

“Rumanova et Baranovskaya, séduisantes et décolletées, étaient très belles et faisaient de leur mieux pour rester près de moi” […] “ Je n’avais jamais dansé en Amérique et je ne connaissais pas les dances américaines. J’invitai donc Baranovskaya à me les enseigner. Elle le fit avec beaucoup de plaisir et avec beaucoup de succès. Alors que je maîtrisai les pas facilement, je lui demandai: “c’est tout ce que je dois faire?”. “Oui, mais il faut être un peu plus immoral,” elle dit, “Il faut presser vos jambes contre celles de votre partenaire, aussi haut et fort que possible.”

Pendant les jours suivants, il découvrit davantage d’informations sur elle : des ragots et de ses propres histoires. Elle l’impressionnait, pas seulement par sa beauté et son calme mais aussi par son professionalisme en matière de théâtre (elle étudiait sous Meyerhold à St. Petersbourg). Un soir il assista à un discours qu’elle donnait sur Molière, dans un Français impeccable. Un autre soir, ils étaient à deux à table chez les Romanovs quand “elle montra beaucoup plus de profondeur que je ne l’aurais imaginé. Depuis quelques deux ans, elle souffre d’une maladie affreuse, tuberculose des reins.  Pourtant, son attitude sous sa maladie et son indifférence pour son issue, m’étonna et agrandit ma tendresse pour elle”.

Pendant l’après-midi de l’anniversaire de la jeune femme, en janvier, Baranovskaya vint voir Prokofiev  ‘pour inspecter l’Amour des trois Oranges’. “Je lus pour elle une partie du texte du libretto, en l’expliquant de temps en temps et en jouant la musique. En fait avec la commedia dell’arte et les idées de Gozzi et de Meyerhold, elle s’identifiait  fort à mon opéra et  était très  enthousiaste. Ses yeux brillaient et ses joues rougissaient. Elle ne voulait pas partir mais je le dus pour un rendez-vous.”

Quatre jours plus tard: “Baranovskaya me visita. Et je jouais et racontais les troisième et quatrième actes de Trois Oranges, et quelques extraits de L’ange de feu. Cela la mit en extase encore, comme le fit ma photo, que je lui présentai avec quelques strophes. “Ces strophes resteront dans mon coeur jusqu’à ma mort”, elle me fit remarquer.

Prokofiev partit par train à Chicago et dans le train, il écrivit à Frou-Frou,  petit nom qu’il avait inventé pour elle. Elle répondit par des lettres ressemblant de plus en plus  à des lettres d’amour.

Puis il partit vers la France par bateau. De retour en octobre, il rencontrait Frou-Frou à New York . Elle avait pris un peu de poids mais “elle est encore la personne sensible et vitale de toujours.” Il partit pour Chicago avant la fin octobre pour les répétitions des Trois Oranges. Frou-Frou arriva là 17 décembre. Elle fut à ses côtés dans la salle pendant les répétitions et lui donna de conseils très utiles. À nouveau, elle tomba malade et dut rester au lit. Mais elle assista aux répétitions finales le 29 décembre et à la première de l’opéra, le 30 décembre 1921.

Quand il la rencontra à New York quelques semaines plus tard,  elle était si malade qu’elle dut aller à l’hopital. Il lui rendit visite pendant une semaine.

“Les conversations de Frou-Frou prenait un tour de plus en plus ouvert et spécifique. Nous parlions avec courtoisie et d’un ton à demi-blagueur, mais sa volonté était claire. Son idée était que je l’épouse. Apparemment son mari, dont elle se sépara deux ans avant, avait disparu au Mexique et elle avait les documents pour le prouver. “Je suis belle, assez présentable, pourquoi ne pas devenir ton épouse?” Et pour sûr, si je cherchais une épouse il serait difficile d’en trouver une plus appropriée que Baranovskaya. Mais son raffinement, sa délicatesse et son goût artistique que j’aimais tant, semblaient avoir tué la femme en elle. De ce point de vue, elle n’excitait pas mes sentiments… Donc, du même ton badinant que notre habitude, je lui expliquais comment un tel pas serait mal venu, et le sujet ne fut plus jamais abordé. Cependant, je continuai à lui rendre visite chaque jour.”

Prokofiev partit en France le 25 janvier 1921. Baranovskaya fut emmenée en Californie, sous le soleil,  pour récupérer.

Une note pour les amateurs: C’est Guillaume Apollinaire qui introduisait Meyerhold aux oeuvres de Gozzi, inclus L’amour des Trois Oranges.

(à suivre)

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