Maria “Moussia” Victorovna Sila-Nowicki (1895 – 1959)

 

Je songe à ma mère, la grande beauté,
à son long nez fin, son port altier,
ses cheveux châtains légers et bouffants,
le regard profond de ses yeux brillants.
Je ressens encore son rare baiser,
de sa peau de pêche l’exquis toucher,
le charme de son sourire, l’espiègle,
la crainte d’être surprise par son oeil d’aigle.
J’entends sa voix câline ou courroucée,
et du piano les touches sous son doigté.
Sa petite main habile, comme je l’aimais!
Ses recits d’éxil, comme je les vivais!
Russe de naissance, française de goùt,
cosmopolitaine à l’aise partout,
riche en amitié, par l’amour comblée,
le bonheur, pourtant, lui a echappé.

Coupée de ses proches par la destinée
et de sa fille unique par les années,
ni guerre ni paix ne l’ont epargnée.
A Paris, en aoùt, sans médecin, soignée
par son mari, sa haute fièvra baissa.
Le délire passé, sa souffrance cessa.
En calme et clarté elle fut libérée,
deux semaines après qu’elle fût opérée
d’un cancer du cerveau.

Tu avais soixante-quatre ans. Je revois
ton front lisse sous le bandage blanc,
tes larges paupières sous les sourcils hauts,
et ton visage paisible encore beau.
Je sens que tu m’as pardonné mes fautes
involontaires ou voulues, et j’ôte
de mes épaules ce fardeau. Je dépose
un baiser sur tes paupières closes.
Adieu, maman chérie. Prie Dieu pour moi
que je te retrouve dans l’Au-delà.

Alexandre Kirillovich Borovsky (1889 – 1964)

 

Je songe à mon père, aux doigts potelés, puissants,
à la pensée profonde, l’énorme talent.
Je le vois au piano, le front large penché,
dans le monde qu’il évoque entièrement plongé,
et moi toute petite sur le tapis blottie,
derrière la porte fermée qui l’écoute, ravie.
J’entends, dans la salle pleine, les applaudissements,
à mes jeux d’anniversaire son rire d’enfant.
Et les vacances sur la plage Baltique,
les promenades aux bords de l’Atlantique!
Il était grand marcheur, d’un pas lent mais léger,
et bon danseur aussi. Il aimait bien manger,
et les femmes, bien sur, avant son re-mariage.
Il eut lieu en même temps que le mien, moins sage.
Sa déception secrète, en homme, il câcha.
A moi, doublement dupe, il me la dévoila.
Notre croissante amitié s’en approfondit.
Il mourut, de mort juste, dans son sommeil, au lit,
chez soi, apres avoir joué pour élèves et amis.
Le souvenir en moi soulève
plutôt espoir que deuil, depuis qu’il m’apparût
en rêve ou vision, vivant, et ne m’eût tendu
une boulochka, un petit pain, qu’il dégustait
avec son verre de thé en bon russe qu’il était,
à table après souper. Son geste réconfortant
disait, « Je suis tout près de toi et je t’attends. »

Il n’avait pas encore quatre-vingt ans. Son coeur,
las d’une vie mouvementée, s’était rendu. Sans peur,
il s’en alla. La Foi qui l’avait sauvegardé
durant sa fuite de Russie, l’avait sauvé.
il maintenait, également du Nazisme­
son père, juif, se convertit au Christianisme
a l’insistance de sa femme, anti-sémite.
La Providence lui accorda mort subite.
Comme Bach, son idole, il fut humble serviteur
jusqu’à sa fin, de la Musique et du Seigneur.
Enviable destin! Malgré tes fautes, Papa,
je te remercie et te supplie: Attends-moi!

 

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