“Au jour d’aujourd’hui, il est devenu un peu impraticable pour un gentleman de visiter une grande dame par milord, habillé en uniforme et casquette de plumes”,  je fis remarquer à mon ami, le peintre, qui habite près de moi, à Delft. Je venais de lire La Cousine Bette par Honoré de Balzac et je dis que les premiers paragraphes m’avaient frappé comme le début d’un bon film noir-et-blanc.

“Et ces gants jaunes!”, dit mon ami Peter.

On profitait d’un de ces rares moments de calme. Peter alluma un nouvel Habana. Il dit: “Tu va penser que je triche, mais j’ai vécu tout près de la maison de Madame Hulot, dans la rue de Bellechasse. Un jour, j’y avais une expérience mystique.

C’était le début de l’automne, un dimanche après-midi, il y a quelques vingt ans. La température était plaisante. De ma fenêtre, j’arrivais à regarder dans les jardins enmurés des grandios hôtels particuliers à l’autre côté de la rue, comme le jardin de la famille Rotschild où on était en train de faire des préparations pour une fête. Des domestiques ornaient la terrasse avec des guirlandes de fleurs d’automne du jardin. Quatre enfants jouaient sous les arbres. Comme aux jours d’Honoré, elles avaient des rubans autour de leurs chapeaux de paille. Des autres domestiques s’occupaient avec les arrangements pour la table. Ils portaient des gants jaunes. Par une illumination particulière de l’après-midi, je pouvais observer que le damas était de qualité supérieure,  les couverts d’argent Puiforcat (je pensais) et les carafes de cristal Daum.

J’étais déjà bien au courant que la netteté de l’imagination de Peter est bien assortie à celle de sa vision.

“Le soleil se couchait doucement, j’avais justement monté une nouvelle toile sur mon chevalet, bien prêt à engager furieusement ma fantaisie, c’est pourquoi j’avais plusieurs tubes de couleurs vives sur ma table. La terrasse se remplissait avec une foule de gens distingués, même à distance je pouvais voir que la plupart des hommes avaient une toute petite pointe rouge sur leurs revers, la Légion d’Honneur donc. Et puis…

Une jeune femme sortit de la foule et alla aux balançoires où jouaient les enfants. Une petite fille était tombée, son chapeau à travers. Après que les domestiques aient accompagné l’enfant vers la maison, la femme monta les yeux et me vit devant la fenêtre. Elle me fixa avec une sourire particulière que je n’ai vu qu’une seule fois avant: quand je rencontrai en passant l’actrice Isabelle Adjani sur le Boulevard de St. Germain.” Ici, mon ami Peter arrêta un instant, en pensées profondes. Il continua:

“Ma peinture tournait abstraite, l’après-midi avança et on alluma des lumières sur la terrasse. Les domestiques s’occupaient de servir des plats les plus exotiques que l’on puisse imaginer. Après quelque temps, la jeune femme revint auprès des balançoires. Sa figure frêle était illuminée par les lumières à distance. Elle me regarda, me fixa longuement. Un bref moment je pensais qu’elle allait m’appeler, car j’avais vu des gens connus au jardin. Les voisins des Rotschild, avec lesquels je bavardais régulièrement chez le traiteur. À propos, cette femme appartient à la branche Américaine de la famille Tolstoï – je te raconterai mais c’est pour un autre jour.

La nuit tombée, la fête continua dedans, les vitres embuées. J’entendis de la musique, au piano. Ma peinture était un succès, je l’appelais: “Nous ne nous sommes appartenus qu’une seule nuit”.

Une semaine après, j’avais une exposition tout près de chez moi dans la rue de Bourgogne. Ma nouvelle peinture était là. Entra un couple. Curieusement, ils examinaient les peintures. L’homme avait presque passé ma peinture abstraite quand il stoppa et lut attentivement la petite carte au mur, avec le titre. Comme hypnotisé. Puis il acheta la toile sans même discuter le prix. Sa femme me dit au début qu’elle aimait les couleurs mais se congéla quand elle lisait le titre. Je me rappelle vivement comment ils partaient avec ma peinture, en pleine dispute. Quelques semaines après, le propriétaire de la galerie me raconta qu’ils avaient divorcé d’un seul coup.

Peter exhala une grande nuée délicieuse et restait muet un peu. Puis il dit:

“Cette année, l’hiver arriva tôt et les jardins à l’autre côté de la rue étaient couverts par une couverture de neige. Pas d’enfants à voir. J’observais les jardins souvent, en espérant que je pourrais la voir encore une fois. Je n’ai même pas vu les empreintes de ses chaussures dans la neige. Elle ne m’appartint qu’une seule nuit…”

Ce n’est qu’après mon retour chez moi que je me souvenais de la vue de Delft, le petit pan de mur jaune.

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