La dernière photo de Moussia et d’Alexandre, ensemble. En étudiant le visage de Moussia et les atours d’Alexandre, je suis arrivé à la conclusion que cette photo fut prise des années après leur séparation au printemps de 1931. Soumis à une vérification de la date d’arrivée aux États-Unis de Borovsky après sa fuite d’Europe en 1940, j’émets ici l’hypothèse que la photo a été prise à New York, par leur fille Natasha, pendant l’été de 1940, après que Moussia ait amenée Natasha en sécurité près de son père, dont elle partageait le sang juif.

En janvier 1930, tandis que Moussia était à Moscou pour le rendez-vous avec son frère Julian, Prokofiev fit une tournée aux États-Unis. Après son retour les deux se virent fréquemment à Berlin. Alors qu’il faisait escale dans cette ville par train, en route vers l’est ou en rentrant vers Paris, elle était venue à la gare, pour s’entretenir pendant l’escale d’une ou deux heures. Ils sortirent ensemble à Berlin quand il était là. Une fois, ils assistèrent au concert d’une symphonie de Mahler sous Bruno Walter, et elle ne put guère le retenir quand il voulut partir de la salle par impulsion, se plaignant que cette musique l’ennuyait “à mourir”. En Novembre, il prit le déjeuner avec les Borovsky, “qui étaient de très mauvaise humeur”.

Il n’était pas étonné. Maria lui avait déjà confié qu’il y avait des problèmes matrimoniaux. En septembre 1929, quand Prokofiev fut hospitalisé après son grave accident avec la voiture Ballot, elle lui avait rendu visite. Il rapporta: “Conversations avec M.V. sur son mari, tragiques mais mesurées; une première fois : la cause de sa relation avec Boris, une autre fois sur Vladimir, une troisième fois sur sa folie.” On ne peut que deviner ce que cela impliquait : plusieurs des leurs amis à Paris s’appelaient Boris, Vladimir aurait bien pu être Vladimir Baranovsky et ‘sa folie’ aurait pu être la faiblesse d’Alexandre pour les belles femmes, pendant ses tournées. Alexandre, peut-être,  fit allusion indirecte à cela quand il écrivit dans ses Mémoires, sur le sujet de la forte personnalité de Moussia: “et si je peux avancer de moi-même un moment, je voudrais bien exprimer l’opinion que, quand un homme à une épouse dominante, je pense, qu’il est parfaitement compréhensible qu’il puisse chercher quelqu’un qu’il puisse, à son tour, dominer – une autre femme, si vous voulez.”

Le 22 novembre 1930, un jour que Prokofiev rentrait de Varsovie à Paris, Moussia l’attendait dans la gare à Berlin. Il écrivit: “Arrivé à Berlin pendant la soirée, et voilà que Mar-Vik était sur le quai, avec Weber derrière elle. Le train n’attendit pas longtemps cette fois et quand il rédémarra, Chamiec [Zygmunt de Chamiec, le Directeur de la radio Polonaise] me demanda d’un air narquois qui était cette femme attractive avec qui je m’étais baladé sur le quai bras-dessus bras-dessous tout ce temps.” Ces mots de Prokofiev étaient les derniers sur Moussia dans ses Journaux.

Alexandre et  Moussia Borovsky se séparèrent au printemps de 1931, après un  mariage de près de huit ans. Quelques trente ans plus tard, Alexandre Borovsky refléta d’une manière honnête et gentille bien que bien partiale :

“C’était en Allemagne que nous vécûmes ensemble pour la dernière fois, ma femme et moi. Pendant les dernières sept années et demie de ma vie d’homme marié, j’étais absent de notre foyer si souvent, qu’une fois, rentrant chez moi quand ma fille avait un an et demi, elle n’était pas sûre de qui j’étais et elle parlait en elle, comme si elle se demandait si j’étais bien son père. Elle prononçait le mot ‘Papa’ avec une expression clairement interrogative.

C’était toujours la même chose: au retour de mes voyages et après les attentions continuelles du public, entouré par les gens, je rêvais de rentrer chez moi, d’être avec ma femme et ma fille, et de m’immerger subitement dans mes répétitions, à polir ma technique négligée et de renouveler mon répertoire pour la prochaine saison. Mais ma femme, qui évitait les contacts sociaux pendant mes voyages, étant une belle femme toujours aux prises avec l’attention excessive des hommes, attendait mon retour impatiemment pour s’immerger dans la vie sociale qu’elle aimait plus que tout.

Donc, je devais aller avec elle aux déjeuners, dîners, ou autres réceptions, à l’opéra, aux concerts, aux théâtres, et recevoir chez nous plein de gens que je ne connaissais pas bien – en somme mener une vie semblable à celle que je menais en tournée mais sans les concerts qui me donnaient la possibilité de vérifier mes interprétations et de continuer la bonne vie que nous aimions tous les deux. Tout ça ne m’aidait pas à faire des progrès en musique, c’était préjudiciable à mon succès en concert et créait une atmosphère lourde et tendue dans notre maison.

Tout cela m’aliénait de Maria de plus en plus. Probablement, elle le comprit elle même et la dernière fois que nous étions ensemble à Berlin, j’aperçus ses conversations avec un homme de nom Italien qui était à ses côtés tout le temps, même chez moi. Je ne fis pas trop attention à cela, mais quand, quelque temps plus tard, elle me dit qu’elle voulait me quitter, obtenir un divorce et se remarier avec cet homme, je fus choqué.

En moi, deux sentiments contraires se battaient : d’un côté, un sentiment de fierté meurtrie mêlé à des traces d’amour; de l’autre, un sentiment de soulagement, de relève du devoir d’un mari dont la femme ne comprends pas les besoins et les souhaits. J’avoue que je souffris au moins trois ans de cela, après que Maria m’ait dit toute la vérité. Je n’entretiens aucune rancune contre Maria, je comprends qu’il était de son droit d’insister sur son propre mode de vie, mais je regrette qu’elle n’ait pu m’aider pendant la période la plus importante de ma carrière.”

L’homme ‘de nom Italien’ était Giacomo “Gino” Antonini, avec qui Moussia fut mariée heureusement jusqu’à sa mort en 1959. Elle le rencontra à Berlin en 1930, alors qu’il était un impécunieux critique littéraire et scénariste de trente ans, fraîchement diplômé à l’Université d’Amsterdam. Né à Venise d’un père italien et d’une mère néerlandaise, il avait suivi le lycée et l’université aux Pays-Bas, où il avait déjà une excellente réputation comme journaliste littéraire, bien connu par les écrivains d’importance.

(à suivre)

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