1927. Sergey Prokofiev, Alexandre Borovsky et Moussia avec la voiture Ballot, devant un restaurant. Photo prise par Lina Prokofiev. Collection privée de Moussia.

En avril 1927, quelques jours avant le départ de Moussia vers la Russie, Prokofiev avait acheté une voiture d’occasion, une Ballot. Il la paya 27 000 Francs, sûr d’avoir fait une bonne affaire. Il écrivit : “Une neuve coûte, m’a-t-on dit, 85 000.” Il n’avait jamais conduit de voiture, il alla donc inspecter la voiture avec un ‘expert’, qui fit un essai sur route avec lui. “Elle roule splendidement : 90 versts par heure sans problème” (90 versts équivalent à 95 km).

Je doute qu’il ait fait une très bonne affaire. Jusqu’en octobre 1929, quand il eut un accident grave avec la Ballot et la voiture fut déclarée “perte totale réelle” (sa compagnie d’assurances refusant de payer citant un “manque d’entretien”), sa Ballot fut une cliente régulière des garages, avec des problèmes électriques, de rédémarrage, sans compter les multiples réparations de carosserie, comme les garde-boues tamponnés.

Nonobstant son manque d’expérience, Prokofiev aimait conduire à grande vitesse sur les routes de France, dont beaucoup étaient encore des anciens chemins de campagne. Sa suffisance et son interprétation personnelle des règles de la route et du comportement des autres usagers ont surement laissé une impression inoubliable sur ses passagers.

A l’été 1927, il avait loué une ‘datcha’, une maison d’été, à St. Palais-sur-Mer, près de Royan. Le 27 juin, avec Lina et son fils de trois ans, Svyatoslav, la voiture chargée lourdement avec des papiers et partitions, il partit de Paris. En Août, les Borovsky  vinrent passer deux semaines avec eux. Prokofiev a donné un compte-rendu amusant, parfois hilarant, de ces quinze jours dans pas moins de quatre pages de ses Journaux (Diaries, Volume Three). J’en vais comparer une partie avec le compte-rendu de Borovsky de la même sortie. Une comparaison entre les deux récits nous offre un aperçu intéressant de la psychologie des deux hommes.

Moussia et Natasha arrivèrent le 13 août et Prokofiev alla les chercher à la gare, par Ballot, bien évidemment. “Maria Viktorovna arriva d’une humeur superbe et était ravie par notre datcha, surtout du balcon avec vue sur la mer.” Borovsky arriva le 22. Prokofiev et Moussia allèrent le chercher à la gare, par Ballot.

“Borovsky était le même nounours Teddy,  désorganisé comme toujours, en extase quand il revit sa fille. On a parlé un peu et puis je continuai mon travail. Mais Borovsky avait oublié sa belle canne à la gare, donc il fallut rentrer à Royan avant le déjeuner. On a discuté de la possibilité d’une sortie en voiture à Biarritz, les Borovsky étaient assez tentés par ce plan.”

Ayant laissé les enfants à la datcha avec Olga Vladislavovna, la mère de Lina, les deux couples partirent et passèrent quatre jours ensemble dans la Ballot, voyageant aller et retour 738 kms à Biarritz et Saint-Jean-de-Luz. Ils n’étaient guère partis qu’ils prirent déjà un bon déjeuner à Bordeaux, au ‘Chapon Rouge’, un restaurant de renommée.

“En effet, ils nous servirent un déjeuner d’une grande finesse artistique et le millésime Haut-Sauternes que l’on prit était vraiment superbe, montant à nos têtes sans delai, donc il fallut se balader dans Bordeaux un peu avant de continuer. En route vers Biarritz on passa par un forêt interminable – Les Landes. Nous étions tourmentés au début par un chemin plein de cailloux et de briques mais finalement on déboucha sur une route superbe, je pouvais rouler à 70, 80, et même à 90 km/h.”

Sans compter plusieurs crevaisons, les premiers problèmes de la Ballot commencèrent un jour plus tard, en entrant à Biarritz. Prokofiev écrivit :

“Tout se serait bien passé si, alors que nous arrivions dans la ville en rejoignant un vrai bouchon, quelque chose ne s’était rompu dans le frein de pied.

Pire, en bougeant la voiture d’avant en arrière, nous engendrâmes un arrêt total, laissant la voiture à la merci du frein de main. Avec des difficultés énormes, accompagnées par les imprécations de la police, on arriva à atteindre un garage, y laissant la voiture pour des réparations, tandis que nous poursuivîmes à pied vers notre déjeuner. Pour ajouter l’insulte à l’injustice, il commença à pleuvoir alors que nous étions tirés à quatre épingles pour Biarritz.”

En rentrant, deux jours aventureux plus tard, après avoir survécus aux forts problèmes de frein additionnels (dans les contreforts des Pyrenées), ils prirent avec impatience encore un bon déjeuner à Bordeaux, cette fois au “Chapon Fin”. Il passaient Mimizan, “où nous arrivâmes sans encombre, mais pas sans écraser un jeune coq sur la route. Ce n’était pas de ma faute : la route était libre, les poules étaient toutes à gauche et le coq à droite, mais, réalisant au dernier moment qu’il était seul, il se lança directement sous la voiture et tout ce que je vis fut son aile sectionnée à côté de la roue”

“ Le soleil et le long trajet m’avait quelque peu épuisé, mais je me reposai après le déjeuner et puis on continua. Allant à grande vitesse, on tamponna une charrette qui finit dans le fossé à côté de la route. Bosse dans la garde-boue pas trop grave mais l’autre idiot s’échappa sans dommage.En passant, Prokofiev mentionna dans son récit qu’un soir Moussia avait une raideur de la nuque. La raison pour laquelle, on peut deviner du récit d’Alexandre Borovsky. Dans la partie de ses mémoires qu’il écrivit trente ans après sur Prokofiev :

“Une fois, on s’est rencontrés sur la plage de l’Atlantique près de Royan, en été. On décida de faire une tournée par voiture, vers le sud. On laissa les enfants chez sa belle-mère et prit les épouses sur la route. Prokoviev n’avait la voiture que depuis très peu de temps, mais il était très sûr de sa compétence de conducteur. Je me souvins comment il était toujours sûr de lui–même durant toutes sortes de jeux qu’il jouait avec ses copains (au Conservatoire) , et comment il était toujours le gagnant. À cette occasion, il allait à grande vitesse et, si un chien se reposait sur la route il l’écrasait sans souci de heurt ou de mort, il n’arrêta jamais pour des coqs ou des poules, par lesquelles le pavé  était parfois jonché et dont quelques unes s’envolèrent sans heurt entre les roues.

Il ne voulait pas ralentir en passant par dessus des petites élévations dans les routes. Une fois, sa femme fut projetée contre le plafond de la voiture, ma femme une autre fois. Il était impossible de le raisonner, son intransigeance nuyait à toutes les impressions que ce beau paysage nous avait à offrir. Une fois il arrêta au mileu d’un troupeau de moutons, mais aucun ne fut sous nos roues. On s’arrêtait  toujours dans les meilleurs restaurants et commandèrent leur meilleurs vins, ce qui engendra une conduite encore plus dangéreuse et risquée. Mais après notre retour chez nos enfants, après quatre jours, on continua à se bien amuser.”

(à suivre)

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