Sergey et Lina Prokofiev avec leur premier-né Svyatoslav. À Bellevue, en septembre 1924. Collection privée de Moussia.

Évidemment, cette photo, publiée dans le livre ‘Sergey Prokofiev Diaries 1924-1933, translated and annotated by Anthony Phillips’, Faber and Faber, London, 2012, fut prise le même après-midi, par la même personne. Au centre : Maria Grigorievna Prokofieva, la mère de Sergey.

Quand Alexandre et Moussia rentèrent de leur voyage aux Amériques, en décembre 1923, les Prokofiev fraîchement mariés arrivèrent également à Paris. Les deux couples partagèrent un appartement à Sèvres, puis à Paris même. En mars 1924, après la naissance de Svyatoslav, les Prokofiev déménagèrent vers leur propre appartement. Pendant l’été, Prokofiev loua une ‘datcha’, une maison d’été, à Bellevue, près de Sèvres.

Au début, Moussia apprécia l’idée de vivre ensemble, car elle n’aimait pas être seule pendant les longues absences de Borovsky. Mais c’était peu pratique. Prokofiev nota dans son Journal du 19 février 1924, justement arrivé par train d’Allemagne :

“Tout allait bien chez nous et Ptashka se sentait mieux que je ne ne l’aurais pensé. Ce fut une réunion très joyeuse. Borovsky était parti le soir avant, quelques peu d’heures avant mon arrivée. C’est vraiment inacceptable : d’abord, il était un mari, puis l’autre, mais jamais les deux en même temps. Pendant mon absence il avait appris par coeur la Marche de ‘Trois Oranges’ et maintenant même le cuisinier la chantait.”

Sergey et Lina Prokofiev, Moussia, Bellevue 1925. De la collection privée de Moussia.

Jusqu’à la ‘saison’ de 1928 -1929, quand les Borovsky déménagèrent à Berlin, les deux couples s’entendirent bien. Ils avaient de fréquentes réunions dans leurs appartements, pour que Natasha et Svyatoslav puissent jouer. Les deux hommes allèrent au cinéma et déjeuner ensemble, mangèrent des blinies après. Les couples assistèrent aux concerts et dîners officiels des deux artistes. Dans ses Journaux, Prokoviev parla du jeu du pianiste Borovsky, presque toujours en termes les plus laudatifs.

Des deux, Borovsky semble être l’ami le plus sympathique et généreux. Par exemple, il aida plusieurs fois Prokofiev à pratiquer ensemble son Concierto pour Piano Numéro 2, Opus 16,  une composition extrêmement difficile à jouer. La partition originelle fut perdue lors d’un incendie pendant la Révolution. Prokoviev l’avait reconstruite et modifiée et allait la jouer en première à Paris, le 8 mai 1924. Il avait fait une transcription de la partie orchestrale, qu’il appella ‘la partie seconde pour piano’. Borovsky l’apprit ‘scrupuleusement’  et les deux hommes répétèrent ensemble pendant trois jours entre le 29 avril et le 6 mai, la dernière fois même le jour avant un concert de Borovsky. Ce ne fut pas la dernière fois que Borovsky l’aida à pratiquer le même Concerto.

Dans ses Mémoires, Borovsky écrivit beaucoup sur Prokofiev et Scriabin, dont il présenta les compositions dans le monde entier. Il avait connu Prokoviev à leurs débuts au Conservatoire de Saint Peterbourg. Cependant, il nota avec tristesse qu’il ne put jamais compter sur lui comme un vrai ami.

Moussia et Lina s’entendaient bien, malgré quelques irrititations occasionnelles. Leurs enfants jouaient ensemble, parfois sous l’oeil d’une gouvernante française  avec le surnom de ‘Madache’, qui  devait les menacer de temps en temps d’appeler le secours de ‘Papa Shliopé’, Sergey Prokofiev (shliopa est une fessée, en Russe). Dans les années 1970 et 1980, Natasha revit Lina trois fois, chez elle en Californie, à Londres et à Paris.

Natasha Borovsky et Svyatoslav Prokofiev, au printemps 1927. Collection privée de Moussia

(à suivre)

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