Fern (Scull) Barstow, pianiste, Vladimir Barstow, basso cantante (avec projecteur).

Nous quittons Moussia, Alexandre Borovsky et la petite Natasha brièvement pour retourner au début de l’année 1920, quand Vladimir Baranovsky quitta Moussia et disparut sans laisser de traces, faisant surface à Chicago où il changea de  nom pour Barstow.Au début, il accepta toutes sortes de boulots, notamment celui de plongeur dans les restaurants. Mais bientôt il rencontra d’autres émigrés russes, en train de former une petite ‘colonie’ à Chicago. En mars 1921, il appris la terrible nouvelle de la mort inattendue de son père à Constantinople. Sa mère Lydia et sa soeur Elena avec sa fille Irina poursuivirent leur fuite vers Paris, seules.

Il aimait chanter, était passionné d’opéra. Il était d’ailleurs un basso cantante doué et savait chanter le “Lied” allemand. Il commença à prendre des leçons de chant et gagna un peu d’argent en participant à des chorales. C’est ainsi, qu’en octobre 1921, il rencontra la pianiste Fern Scull qui accompagnait justement une de ces chorales. Ils s’aimaient bien et Vladimir l’accompagnait souvent à la station de radio WGN de Chicago, dont elle était l’accompagnatrice permanente. C’était le temps où les stations n’utilisaient pas encore de disque. Un bel exemple de la musique que Fern jouait est illustrée par l’image suivante : une annonce du Chicago Sunday Tribune. Dans un programme de l’après-midi, elle accompagne un basso, un bariton, un ténor et un chanteur italien pour des chansons d’opéra cadencées.

Vladimir, qui avait aussi des ambitions au théatre, s’amusait bien et traînait avec les Russes, qui affluaient bientôt vers l’appartement de Fern. Plusieurs fois, elle aida des  Russes avec de l’argent, dont une fois Moussia qui avait finalement découvert son mari présumé mort à Chicago, grâce à ses tuyaux ‘émigrés russes’ (probablement en décembre 1921, voir article 24).

Fern aimait les contacts avec ces Russes mais pas les entretenir. Elle encouragea donc Vladimir à oublier la gloire du théatre et  à se garantir des revenus fiables. Etant ingénieur civil, il accepta finalement un travail de dessinateur de ponts en acier indépendant. Mais il n’oublia pas facilement  la scène et continua à suivre son coeur. Durant son interview enregistrée en 1990, Fern affirma qu’il eut une époque durant laquelle Vladimir chantait durant la Sainte Messe, suivie par la chorale protestante dans l’église Méthodiste, les dimanches – et par les Psaumes à la Synagogue les vendredis soirs.

Un jour, le père de Fern, un pasteur Méthodiste qui pensait que jouer du piano en public conduisait certainement à l’immoralité, reçut une lettre de quelqu’un affirmant que sa fille ‘vivait dans le péché avec un Russe’. Il annonça d’emblée son arrivée à Chicago depuis son village de Moscow (!) au coeur de l’Indiana. Selon Fern, Vladimir lui avait déjà fait part de son intention de l’épouser “dès que Moussia aurait produit la preuve d’un divorce mexicain” (une variante délicieuse de tout ce que nous avons entendu avant). Mais avec l’arrivée imminente des parents de Fern, il n’y avait pas du temps à perdre. “Que penses-tu de samedi prochain ?”demanda Vladimir. Ils partirent par conséquent à la recherche d’un pasteur. Après quelques refus, ils trouvèrent quelqu’un, un pasteur de la Seconde Église Presbyterienne de Chicago, qui les ‘unit en mariage’, le 16 février 1924,  après avoir interrogé durement Vladimir. Même à plus de 66 ans, Fern se rappella encore du moment suprême, avec jubilation. Entre autres, le révérend voulait savoir pourquoi un géant comme Vladimir voulait épouser une petite comme Fern. “Mais elle joue si bien du piano !”, fut la réponse.

En 1928, le couple déménagea vers New York, car Vladimir espérait y faire une carrière sur scène. Sa présence au théatre fut de courte durée. Il oublia son texte  durant la première réprésentation. Finalement, il reprit sa carrière d’ingénieur civil comme concepteur de ponts en acier, commençant dans un bureau d’ingénieurs. Puis il créa son propre cabinet, avec un associé. Fern continua sa carrière de pianiste à la station de radio WMCA du American Broadcasting System (ABS) à New York. Le 15  septembre 1934, le magazine littéraire et humoriste  The New Yorker la mentionna :

Pendant les années 1930 et 1940, Fern et Vladimir aidèrent la mère et la soeur de celui-ci à Paris. En 1940, ils revirent Moussia qui arrivait à New York en pleine guerre avec Natasha – son père étant Juif – avant de rentrer seule en 1941. Pendant les vingt années suivantes, Natasha fut souvent reçue, bien chaleureusement, par Fern et Vladimir. La réalité est parfois plus improbable que la fiction.

C’est probablement par Natasha que Fern et Vladimir ont fait la connaissance de Alexandre Borovsky qui avait fui les Nazis en 1940 aussi. Pendant son interview de 1990, Fern dit : “Moussia a épousé un pianiste nommé Borovsky. Borovsky et moi étions en contact tout le temps. Chaque fois qu’il enregistrait un disque, il voulait m’avoir dans la régie,  car il savait que “je pouvais lire la musique comme toi le journal.”

(à suivre)

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