Moussia montrant fièrement son nouveau poncho, Buenos Aires, 1923. Photo de sa collection privée.

Moussia et Alexandre Borovsky appareillèrent à Gênes pour l’Amérique du Sud  en avril 1923 au bord du paquebot de luxe italien ‘Giulio Cesare’, le vaisseau amiral de la Navigazione Generale Italiana (NGI), qui avait justement effectué son voyage inaugural en mai 1922. À Buenos Aires, la ‘saison’ avait commencé. Les hivers et étés de l’hémisphère sud se déroulent à l’opposé de ceux du nord, avec en juillet le mois le plus froid de l’année. Beaucoup d’orchestres européens, les musiciens, les chanteurs, se rendaient à Buenos Aires après la saison européenne. Grâce au site internet magnifique du Teatro Colon, je peux mettre les souvenirs de Borovsky dans le contexte de la saison ‘porteña’ d’opéra de 1923.

À bord du Giulio Cesare , avec les Borovsky, était présente l’équipe de la ‘Wiener Staatsoper’ (l’Opéra d’État de Vienne) dont les Directeurs de l’époque étaient Franz Schalk et Richard Strauss. La Staatsoper faisait route vers Buenos Aires pour jouer, sous la direction de Franz Schalk, deux opéras de Richard Wagner : Tristan et Isolde (cinq soirées entre le 22 mai et le 9 juin) et la Walkyrie (cinq soirées entre le 31 mai et le 2 juillet). Borovsky écrivit dans ses Mémoires :

“Bientôt, Maria gagna l’admiration de l’équipe d’opéra à bord et sympathisa même  avec Maestro Franz Schalk, qui nous invita à sa table souvent.”

Richard Strauss et Franz Schalk aux années 1920

La traversée de l’Atlantique vers Rio de Janeiro prit trois semaines. Les Borovsky y débarquèrent. Alexandre devait y jouer quelques concerts avant de reprendre le voyage vers Buenos Aires par le bateau suivant, le  SS “Principessa Mafalda”. Ce fut un bref séjour, il faisait très chaud à Rio. Après quelques concerts et un peu de tourisme, ils embarquèrent sur l’ancien vaisseau amiral de la NGI. À bord, il y avaient Richard Strauss et l’Orchestre Philharmonique de Vienne, qui allaient jouer à Buenos Aires deux opéras de Strauss : Salomé (sept soirées entre le 26 juin et le 20 juillet) et Elektra (six soirées entre le 6 juillet et le 9 août). Moussia et Alexandre, passagers de première classe comme Richard Strauss, verraient ce dernier bientôt. Borovsky écrit que lui et Maria se baladèrent quatre fois sur le pont à la vue de Strauss, sans échanger un seul mot avec lui.

“Finalement, en le rencontrant pour la cinquième fois, Strauss m’arrêta et demanda à être présenté à ma femme ! Je le fis, et Maria eut une longue discussion avec le compositeur dans le salon, le persuadant finalement d’écouter mon jeu. Je commençai avec la Sonate Waldstein. Après que je finis, Strauss m’époustoufla en me demandant quelle était cette pièce ! Je ne pouvais pas croire qu’il ne le savait pas donc je plaisantai : ‘Bien sûr vous le savez !’ ‘Schubert ?’ il demanda. Je lui dit que c’était Beethoven. Mais il n’en fut pas du tout géné ou confus; il expliqua tout simplement qu’il avait pensé ‘Schubert’ car dans la troisième partie il y a des phrases en majeur qui sont répétées immédiatement en mineur – un truc typique de Schubert. Puis je jouai l’Adage et Grand Fugue de la Toccata d’Orgue de Bach, la transcription de Busoni. J’étais sûr qu’il ne le savait pas non plus, mais il était si impressionné qu’il sauta de sa chaise et prononça catégoriquement : ‘avec une telle musique, la nation allemande ne périra pas !’ Plus tard, on se rencontra souvent. Maria et moi arrivâmes à Buenos Aires en juin.’

Le couple resta à Buenos Aires pendant deux mois, jusqu’au début de septembre, sans doute dans un bon hôtel. Je me demande pourtant s’ils n’avaient pas besoin d’argent car je trouvai une image dans l’album de Moussia qui suggère qu’elle était mannequin pour le département de fourrures de Harrods à Buenos Aires. Au coin de la photo est embossé : Harrods Buenos Aires.

J’ai trouvé l’information suivante sur Wikipédia :

“Harrods Buenos Aires fut établi en 1914 à Florida Street comme la seule succursale de Harrods, à Londres… Le magasin fut élargi en 1920… Il était couronné par une coupole de huit étages et avait des escaliers en marbre, des sols de cèdre et des ascenseurs en fer forgé avec une capacité de vingt personnes, les services de valets et un orchestre de jazz.”

Serait-il possible que Moussia ait acheté le manteau de fourrure et reçut la photo comme souvenir ? Surement s’est-elle senti bien à l’aise dans ce magasin !

Les Borovsky partirent de Buenos Aires au début du mois de septembre et arrivèrent à New York par le SS Southern Cross le 2 octobre 1923. Ils voyagèrent avec des Passeports Nansen et durent donc passer par les douanes à Ellis Island. On peut  retrouver leur passeports sur le site d’Ellis island. Sous “Ethnicité”, l’agent officiel a écrit pour tous les deux : “Russie, Hébréu” (le père de Borovsky était Juif converti au Christianisme Orthodoxe).

Alexandre voulait arriver tôt avant son début à Carnegie Hall, le 17 Octobre 1923, pour répéter. Ses débuts furent un grand succès et il fut invité à jouer de nouveau le 14 Novembre 1923. Puis, après une absence de France de presque 8 mois, ils rentrèrent.

“Nous montions à bord du SS Berengaria vers la France. Et c’était à ce moment-là, que Moussia jugea que le bon moment était venu d’annoncer qu’elle était enceinte…”

Maria n’avait pas tardé à l’informer… Leur bébé, Natasha, naquit le 5 Août 1924. L’enfant fut donc conçue autour des débuts à Carnégie Hall. Le tout premier moment qu’elle s’aperçut que ses règles n’étaient pas à temps, Moussia lui annonça donc qu’il faisait également ses débuts de père. Ils furent de retour à Paris à Noël 1923.

Le paquebot de luxe Giulio Cesare

(à suivre)

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