Alexandre Borovsky en 1923. Collection privée de Moussia

C’est un privilège de pouvoir suivre le dévéloppement de la relation entre Moussia et Alexandre dans les Mémoires de Borovsky et dans les Journaux de Prokofiev. Les deux histoires sont complémentaires.

Alexandre Borovsky écrit: “Un jour, Maria décida soudainement de quitter l’hôtel Esplanade et d’aller à un spa près de Berlin, populaire chez les Russes, dirigé par un Docteur Chlenow, la personne la plus charmante du monde. Donc je revendis le piano Bechstein à l’entreprise et nous allâmes au spa pour commencer à soigner nos maladies respectives, Moussia ses reins, moi mon acidité gastrique. On y passa presque un mois…”

Pendant ce mois au spa, Alexandre et Moussia reçurent une visite de la mère de Moussia, Anna Satina (voir article 6) et Sergey Prokofiev y visita aussi. La visite de la mère était devenue possible parce qu’après la Guerre Civile russe, les autorités avaient assoupli un peu les règles de voyage à l’étranger, une des mesures de leur “Nouvelle Politique Économique”. Mais, Moussia fut très déçue que sa mère ne puisse pas être accompagnée par son frère Julian.

“Ma future belle-mère était une personne assez timide et paisible, dominée par sa fille. Elle était actrice et bien qu’elle ne jouait pas à Moscou et Petrograd, elle avait beaucoup de succès dans les cités provinciales de Russie. Elle ne logeait pas chez nous depuis longtemps, quand Maria décida déjà que ça suffisait et la renvoya vers Moscou. Le rêve de Moussia était de revoir son frère, mais il ne put obtenir la permission de quitter la Russie, car il avait été un officier de l’ancien Régime” (voir mon article 8, Julian était ‘aviateur’ dans les Forces Aériennes de Russie).

Prokofiev apprit la nouvelle du mariage imminent de Moussia par hasard, de son ami Pyotr Suvchinsky. Pendant un souper après un concert à Berlin en octobre 1922, Suvchinsky mentionna à Prokofiev que Borovsky partirait en Argentine pour y donner des concerts, après s’être marié. Prokofiev demanda: “Avec qui?”. “Quelqu’un qui s’appelle Baranovskaya”. “Quelle Baranovskaya ?” “Maria Viktorovna, une femme très belle et intéressante.” Prokofiev était profondément choqué. Il transparaît clairement de ses Journaux qu’il  n’avait pas encore pris la décision ferme de se marier avec Lina Codina (‘Linette’). Prokofiev écrivit :

“Dans un état d’agitation, je lui fis remarquer que ce n’était pas possible, que je connaisssais très bien Moussia, et qu’il était inimaginable qu’elle projette d’épouser un bout suant d’homme comme Borovsky. Suvchinsky répondit: “Je pense  que demain tu vas la sauver de ce destin et l’épouser toi-même”. Je le rassurai sur ce point et le jour après j’accompagnai Borovsky vers la clinique pour lui rendre visite. Borovsky était respectueux, la courtoisie même, en ne voulant pas me laisser payer mon propre billet. Dès que nous fûmes chez Frou-Frou, il s’absenta sous quelque prétexte.

Frou-Frou était au septième ciel. Ne connaissant pas ma situation avec Linette, elle n’avait pu comprendre pourquoi je n’avais pas été enthousiaste de la recevoir à Ettal. Elle me demanda ‘Dis-moi, Prokosha, tu n’as pas encore de projet de mariage ?’ Je dis: ‘Pas en ce moment’. Puis elle m’expliqua d’une façon nébuleuse que, pour la variation, elle avait décidé de probablement se marier avec Borovsky. Je trouvai assez pénible de dire oui ou non à cette idée, à l’approuver ou à la condamner. Il va sans dire que si je n’avais donné aucun signe de suivre le sentier qu’avait perturbé Suvchinsky, Frou-Frou aurait été mienne en deux mots. Mais cela étant très éloigné de mes pensées, quel droit avais-je de la dissuader ? Après tout, voilà elle… toute seule avec son rein tuberculeux. Il n’était pas impossible qu’elle mourrait bientôt. Borovsky était follement amoureux d’elle et on ne pouvait pas s’imaginer un meilleur soignant que lui. Après tout, Borovsky, malgré son air comique et sa tendance occasionelle à adopter une certaine vulgarité, était un musicien très fameux ici et en Amérique du Sud et son cercle d’amis était assez intéressant.

 ‘Il est comme de la cire entre mes doigts’, dit Frou-Frou. ‘Je peux le modeler comme je veux’, en réponse sur mes soucis de la gaucherie de celui-ci.

“Cela ne te contrarie pas d’épouser un Juif?’, je demandai. Elle répondit que les hommes juifs avaient plus d’égards que les Slaves envers les femmes; selon elle, tous les hommes Slaves étaient des sadiques. Frou-Frou me toucha en ajoutant : ‘Et comme Prokosha ne sera pas là, en me mariant avec Borovsky, au moins je pourrai toujours entendre la musique de Prokosha.’ Je lui donnai un baiser. Puis Borovsky rentra, on parla d’autre chose et il me ramena à la gare.”

Quelle comédie, cet écrit de Prokofiev ! Certainement, Borovsky et Moussia lui avaient dit clairement qu’ils allaient se marier. La vanité de Prokofiev, sur le terrain des femmes comme sur celui de la musique, était sans bornes et il a raconté l’histoire du point du vue d’un homme qui cache sa déception.

Borovsky continua l’histoire dans ses Mémoires :

“Après notre séjour d’un mois au spa près de Berlin, je dus commencer une tournée en Espagne. Donc Maria décida d’aller visiter une tante qui avait un domaine près de Lublin en Pologne. On se fit nos adieux et nous partîmes pour nos voyages, ayant planifié que l’on se réunirait et se marierait à Paris autour de Noël prochain… Quand les vacances de Noël et la fin de ma tournée espagnole arrivèrent, je rentrai vers Paris plein d’envie de retrouver Maria, qui s’était occupée pendant mon absence d’obtenir les papiers nécessaires pour notre mariage, qui suivrait bientôt après mon retour.”

Il est facile de comprendre comment Moussia résolut le problème de ses ‘papiers’. Elle avait logé chez sa tante Jozefa Sila-Nowicky (‘Jozia’, soeur de son père) qui vivait au domaine de famille ‘Wylagi’ depuis la Révolution et sa fuite de Moscou en 1918. Là, Moussia arriva à obtenir mystérieusement un document officiel de l’église chez sa famille (Moussia était baptisée catholique romaine), déclarant qu’elle était veuve.

Alexandre et Moussia se marièrent autour de Noël 1922. Au printemps 1923, ils partirent pour un long voyage en bateau vapeur pour le Brésil, l’Argentine et finalement New York, pour des concerts et vacances nuptiaux. Borovsky écrivit :

“Au début de 1923, Señor Quesada (Ernesto de Quesada de ‘Conciertos Daniel’, impresario spécialisé dans l’Espagne et l’Amérique du Sud) arrangea une courte tournée pour moi, en Amérique du Sud. Ce serait une tournée modeste, certainement insuffisante pour pouvoir couvrir les dépenses d’un musicien et de sa femme. Cependant, Maria décida qu’elle m’accompagnerait… On acheta donc un billet de première classe en plus dans le bateau de luxe italien Giulio Cesare, partant de Gênes.”

(à suivre)

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