“En tous cas, après deux semaines à faire la navette avec Maria, entre l’hôtel et la maison Bechstein et à l’enchanter avec mon jeu, vêtu de mon plus beau costume, je commencai à réaliser que je ne faisais pas les progrès désirés, du tout…” . Photo prise par un photographe de rue à Berlin, septembre 1922. Collection privée de Moussia.
Dans ses Mémoires, écrites quelques trente années plus tard, Borovsky décrit ses premières rencontres avec Moussia avec sensibilité, charme, une touche de tristesse et un bon sens d’humour.

 

Nous savons, des Journaux de Prokofiev, que le 25 janvier 1922, quand il quitta New York pour la France, Moussia, malade, était déjà partie vers la Californie et les Roumanov. Le 15 avril, Prokofiev nota dans son Journal qu’il avait joué son  Concerto n°3 au  Grand Opéra de Paris, avec Koussevitzky. “Il y avait un souper après le concert avec Koussevitzky (qui buvait à notre amitié  et à la forme de tutoiement intime), les Stahl et Frou-Frou dont l’apparence était époustouflante. Elle était arrivée de Californie récemment”.

Donc, Moussia n’avait pas perdu de temps en Californie. En deux mois, elle avait parcouru les États-Unis par train deux fois, récupéré de sa maladie dans une clinique, et traversé l’océan atlantique  avec ses amis Roumanov et un couple Américain. Borovsky écrit :

“Elle était venue à Paris avec une famille américaine mais demeura seule dans un autre hôtel. Elle avait l’intention de rentrer en Russie où elle avait laissé sa mère et son frère. Maria Viktorovma avait tout l’air d’une Américaine. Elle était très sûre d’elle-même, dans tous ses mouvements, tout à fait consciente de son charme. Je l’admirai depuis le premier instant et je l’invitai pour une promenade en calêche au Bois de Boulogne. Pendant la promenade, elle me rapporta beaucoup de nouvelles d’Amérique. Je ne fus pas content que la promenade soit finie. Je lui demandai donc s’il etait possible de se revoir bientôt – et seulement quelques jours après je  sus que j’étais amoureux d’elle.”

“ Elle serait la femme la plus  appropriée, je pensais. Elle connaissait plusieurs langues, elle connaissait l’Amérique et les Amériques. Il était si intéressant de converser avec elle. Elle était si belle. Elle attirerait certainement un bel entourage autour de notre couple. Ce serait une telle bénédicion d’avoir une compagne si merveilleuse. En revanche, je n’étais pas certain de pouvoir me marier à ce moment-là, car je dépendais encore de chaque concert et des gains qu’il générait.  Par ailleurs, le mariage est la dernière chose au monde  à laquelle un pianiste devrait penser, selon mon opinion de l’époque. Donc, étant si confus, je ne lui fis pas part de mes pensées; je savais que j’aimais cette femme et je commençai à lui montrer mon adoration sans aucune réserve.”

“Jusqu’à Maria, je n’avais eu aucune liaison sérieuse avec une femme et je me sentais bien inexpérimenté quand, après avoir fait la cour à Maria quelques temps, je lui déclarai finalement mon amour. Elle, de son côté, doutait, se demandant si j étais  facilement inflammable ou vraiment amoureux. Après quelques temps, elle décida que c’était sérieux et elle accepta ma demande en mariage.”

“Mais avant, elle devait accompagner en Italie la famille américaine qui l’avait emmenée. Aussi, pendant l’été, elle dut obtenir de son évèque russe la permission de se remarier. Elle était mariée avant, mais son mari avait disparu sans laisser de traces il y a trois ans, la laissant seule en Californie. On présuma qu’il était mort quelque part au Mexique, où il était allé pour jouer au casino. Mais elle devait être déclarée officiellement veuve avant de pouvoir m’épouser. J’étais d’accord pour l’attendre pendant l’été et la revoir à Berlin en août, après qu’elle soit libre de quitter la famille américaine. Donc, j’étais seul à Paris en attendant la fin de l’été.”

C’est passionnant de lire les mots de Borovsky et voir se mettre en place les dernières pièces du puzzle. Il raconta son histoire si naturellement, près de trente ans après les événements, en se révélant un homme gentil et sensible. Il écrivit ses mots avec d’avantage de rétrospection. En 1922, il ne savait pas encore qu’il y avait deux nuages noirs au-dessus de son marriage. Deux problèmes non-résolus qui continuèrent a troubler la vie de Moussia après 1922 :

  • son obligation non-desirée de soutenir que Vladimir était mort bien qu’entre-temps elle avait pu établir qu’il ne l’était pas, et,
  • sa détermination à rentrer en Russie pour chercher son frère cadet, Julian.

On pourrait se demander pourquoi Vladimir l’avait quittée dans une telle situation. Sûrement aurait-il été plus facile de divorcer ? Je pense que sa disparution avait tout à voir avec le débacle du livre “Resuing the Czar’ comme je l’ai expliqué dans l’article 20. Il voulut se couper instantanément de George Romanovsky, Michal Rumanov et leur bande, Moussia incluse, qui avaient vécu la grande vie à ses frais. De surcroît, peut-être n’était-il pas encore prêt à divorcer de Moussia. Sa femme d’après, Fern (Scull) Barstow, qui tendait à dire les choses bien, brièvement et clairement, dit pendant son interview enregistrée de 1990: “ils louèrent une maison à San Francisco avec vue sur l’océan pacifique, il y avait  même de grands orgues. Cette maison était tellement grande, Vladimir n’en était pas content. Il n’était jamais heureux avec sa femme, il l’aimait très fort mais ne pouvait pas la supporter. Borovsky continua:

“Je quittai Paris quand la saison se termina et j’allai vers Allemagne. Ce pays souffrait d’une inflation terrible. J’aurais pu acheter une maison à Berlin pour deux ou trois cents de dollars si je l’auvais voulu. Mais je demeurai dans les meilleurs hôtels… en rêvant de la rentrée de Maria fin d’Août… Le jour arriva et je la cherchai à la gare de Berlin et puis l’emmenai vers ma suite à l’hotel Esplanade. Maria avait l’air très fatiguée, elle souffrait d’une maldie des reins qui la força à prendre des pilules qu’elle avait apportées d’Amérique. Les pilules diminuèrent instantanément la douleur. Elle était d’emblée gaie et brillante, prête à sortir pour voir les spectacles et les gens. Et c’était pour moi une grande expérience de la voir se préparer pour la sortie, se maquiller, mettre du rouge et toutes sortes de préparations pour la soirée. J’étais stupéfait et charmé par tous ces infernalia. Quelle magie entrait dans la fabrication d’une belle femme !”

“Bientôt je présenta Maria à un des frères Bechstein et elle m’acheta un grand piano. Grâce à l’inflation, elle ne paya que 140 dollars pour ce bel instrument. Les Bechstein  étaient très cordiaux envers moi et  voulaient toujours que je joue de leurs pianos, mais cela n’ arriva jamais.”

“Quand Maria et moi vivions  dans nos suites à l’Esplanade, je dus aller à la Maison Bechstein quotidiennement pour pratiquer, et Maria voulut m’y accompagner tout le temps – mais je ne pouvais pas travailler correctement quand elle était là. Le travail d’un pianiste est très lourd et génère plein de transpiration. Plus on transpire, plus on est habiles de ses mains.  Et je n’aimais pas transpirer trop en présence de Maria, spécialement parce qu’à côté d’elle j’étais toujours vêtu en costume de ville. Tout seul, j’aimais toujours pratiquer au piano dans un vieux pantalon et une vieille chemise ou veston de pyjamas. En tous cas, après deux semaines à faire la navette, avec Maria, entre l’hôtel et la maison Bechstein et à l’enchanter avec mon jeu, vêtu dans mon plus beau costume, je commencai à réaliser que je ne faisais pas les progrès désirés, du tout… et je commençai à rêver du jour où je pourrai me passer de la formalité du costume et être tout simplement devant le piano même SANS chemise si je préférais, et étudier, étudier, étudier…”

Hôtel Esplanade, Berlin, années 1920

(à suivre)

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