« Et puis apparut un visage nouveau, Baranovskaya, ancienne étudiante chez Meyerhold, une femme dont la beauté ne cédait en rien à celle d’Ariadna…” »

Photo de la collection personnelle de Moussia, l’inscription russe énigmatique dit :‘En souvenir de Moscou, 1920, 26.IV.

Note à mes lecteurs : dans cet article et les suivants, je citerai des passages des journaux de Sergei Prokofiev, traduits en anglais du russe par Anthony Phillips, Vol. 103, publiés par Faber et Faber, Londres, 2006-2012. Dans ce cas, je les mettrai en cursif entre guillemets.

Recapitulons. Le jour de la Saint-Sylvestre 1919, Vladimir Baranovsky aida sa femme Moussia et le couple Ariadna et Michal Roumanov à déménager de leur appartement de luxe au 2600 Vallejo à San Francisco – où les quatre n’avaient demeurés qu’une seule année – vers un appartement à Los Angeles (article 17 et 19). Par la suite, Vladimir loua une chambre à San Francisco et disparut sans laisser une trace, bien que Moussia et lui n’étaient pas divorcés.

Pendant au moins un an, elle ne savait pas où il se trouvait. En secret, il refit surface à Chicago et changea son nom en Barstow.  À Chicago, il rencontra Fern Scull, une pianiste, qu’il épousa quelques années après, en 1924. Un mariage heureux qui durait jusqu’à sa mort en 1976. Il raconta à Fern qu’il avait vu le nom Barstow dans une gare  en route vers Chicago. Barstow se trouve sur la ligne de Los Angeles à Chicago. Très probablement, il était passé voir  Moussia et les Rumanovs une dernière fois dans le but de recupérer un peu de son argent.

Selon Fern (Scull) Barstow, lors de son interview de 1990 (réalisée par sa nièce), Vladimir, héréditaire du “Krupp de Russie”, avait mis un montant de 100.000 dollars sur un compte bancaire pour Moussia, quand il partit vers la Sibérie en 1919, au cas où il ne reviendrait pas.  Je ne pense pas que Fern ait beaucoup exagéré. Dans les articles suivants, nous verrons que Moussia continua sa grande vie à Los Angeles et fit maints longs voyages aux États-Unis en résidant dans des hôtels de luxe. Puis elle alla en Europe où, en 1922 et 1923, elle fut même capable de financer son nouveau mariage et son voyage de noces, voyageant en première classe vers Rio de Janeiro, Buenos Aires et finalement New York où son mari, le fameux mais encore désargenté pianiste Alexandre Borovsky, fit son début à Carnegie Hall. De surcroît, pendant toute cette période, elle fut admise régulièrement dans  des spas ou cliniques chères pour traiter un rein tuberculeux. Donc, l’argent de Vladimir, peu importe le montant, lui suffit pour une telle vie pendant quatre ans.

1920. Le projet “Rescuing the Czar” un fiasco, des invitations pas arrivant d’Hollywood, Moussia s’occupait en donnant des leçons et des discours sur le théatre Russe, se basant sur son éducation au Théatre d’Art de Moscou et chez Meyerhold. Avec le couple Ariadna et Michal Rumanov, elle participa à la ‘high life” de Los Angeles et de Beverly Hills.  Michal Rumanov, pour tenir cette vie, demanda de plus en plus fréquemment de l’aide pour “des frais publicitaires” à George Romanovsky (voir l’article précédant). C’était ça l’ambiance autour de Moussia quand, au soir du 29 décembre 1920, elle rencontra Sergei Prokofiev (voir article 3).

Prokofiev avait un oeil sur Ariadna déjà depuis 1909, quand elle arriva au Conservatoire de Saint Petersbourg. Il lui avait envoyé des petits billets et suivit ses progrès de pianiste avec beaucoup d’intérêt. Quand, en route vers les États-Unis en  mai 1918, il passa par Tokyo, il ne l’avait pas vue depuis plusieurs ans mais entendit qu’elle était récemment mariée avec un monsieur Rumanov et était en ville. Un officiel russe de l’Ambassade lui fit remarquer avec sarcasme que les deux allaient exploiter probablement aux États-Unis la similarité de leur nom avec celui des Romanovs, la famille Impériale. Donc, Prokofiev était curieux de revoir Ariadna à Los Angeles quand il fut invité par Michal, homme qu’il trouva “petit, pâle et gonflé”(voir la photo avec la voiture, article 19, l’homme à droite).

À gauche: Sergei Prokofiev. À droite Ariadna Rumanov (née Nikolskaya). Cette photo fut trouvée dans la collection de photos de Moussia.

En entrant dans la maison, Prokofiev fut bien étonné. “Ce n’était pas une visite sociale ordinaire,” écrit-il. “c’était un évènement… Ariadna elle-même ouvrit la porte avec une sourire de bienvenue. “M’aurais-tu reconnue ?”, elle demanda, “après tout, on ne s’est jamais présentés.” Il ne s’était guère plus présenté quand apparut Moussia, Baranovskaya. Il était très impressionné.

Il décrit vivement ses rencontres avec Moussia et les Rumanov dans quelques dix-huit pages de ses journaux. En leur compagnie et celles des autres, il fit la fête presque au quotidien jusqu’à son départ vers Chicago le 17 janvier. Il suivit Moussia partout, elle lui fit danser les danses américaines et assister à son discours sur Molière. Après quelque temps, leurs discussions prirent un tour plus sérieux.

Le jour de son départ, Moussia le prévint par téléphone qu’elle ne pouvait pas venir à la gare dire ‘au revoir’, car elle avait reçu une nouvelle terrible et avait pleuré toute la matinée. Pourtant il la retrouva à la gare. Elle dit que quelque temps après elle avait eu un autre appel, cette fois très rassurant. “Puis arrivèrent les Rumanov et le train s’éloigna tandis que Ariadna agitait vivement son chapeau.”

Je pense que ce matin précis, Moussia avait reçu les premières nouvelles de Vladimir depuis le début de 1920. D’abord d’un ami disant que Vladimir était mort et puis de Vladimir lui-même, pour rassurer sa femme qu’il était bien vivant mais qu’il souhaitait être considéré comme mort.

Prokofiev partit pour la France et rentra en octobre. Moussia l’attendit à l’hôtel The Biltmore à New York.  Après quelques jours, il partit vers Chicago, où les répétitions finales de “l’Amour des Trois Oranges” étaient en plein progrès. Elle était à Chicago depuis 17 décembre sans l’appeler – ce qui l’énervait (est-ce qu’elle cherchait Vladimir ?). Ils se retrouvèrent finalement le 24. Elle resta à ses côtés dans la salle tous les jours de répétition, lui donnant des conseils sur la mise en scène – qu’il trouvait d’ailleurs très professionnels et utiles. Mais elle se sentit très mal pendant ces deux semaines et partit vers New York le 2 Janvier. Elle entra dans une clinique. Prokofiev arriva à New York aussi et était à côté de son lit chaque jour jusqu’à son départ vers l’Europe le 25 janvier 1922. Elle partit pour la Californie pour continuer le traitement.

Dans la clinique, les deux avaient eu une conversation importante:

“Les conversations de Frou-Frou prenaient une direction de plus en plus franche et  spécifique. On s’entretenait de manière courtoise, de bon goût et à fleur d’ironie, mais son intention était sans doute sérieuse. Elle avait en tête que je l’épouserai. Apparemment, l’époux dont elle s’était séparée il y a deux ans, était mort à Mexique et elle avait les papiers pour le prouver. ‘Je suis belle, assez présentable, pourquoi ne pas être ta femme ?’ Et bien sûr, au cas où on en cherchait une, il serait difficile de trouver une épouse meilleure que Baranovskaya. Cependant, ses qualités de raffinement, de délicatesse et de jugement esthétique que j’aimais tant, semblaient avoir réprimé la féminité en elle. De cette manière, elle ne m’excitait pas… Donc, de notre façon badinante habituelle, je fit remarquer à Frou-Frou qu’un un tel pas serait  une erreur – et le sujet ne fut plus abordé après, bien que nous nous voyions au quotidien.”

Évidemment, dans les années 1920 et avant, la plupart des hommes se sentaient intimidés et menacés devant une femme qui s’exprimait aussi clairement et aisément que Moussia, une tornade de femme qui ne se sentait inférieure à aucun homme. Mais, je pense, Prokofiev avait aussi d’autres soucis. Rétrospectivement, après avoir pris connaissance de ce qu’un autre musicien admirateur avait à dire de Moussia plus tard, j’explique les mots de Prokoviev ainsi.

Il craignait que Moussia mette en danger sa carrière de pianiste soliste et de compositeur par son amour de la vie sociale et qu’elle ne se habitue pas à la vie d’un musicien professionel, qu’elle n’ait pas la patience de supporter son lourd travail quotidien : pratiquer le piano, les concerts, les tournées et les longs jours de composition. Il est probable qu’il pensait que son amie Lina Codina, chanteuse d’opéra professionelle s’adapterait à sa façon de vivre plus facilement.

On verra plus tard, que pendant les années de 1922 à 1936, l’année de sa rentrée vers la Russie, il douta d’avoir pris la bonne décision. Pendant tout ce temps, les deux restèrent très amis, avec une telle complicité qu’ils s’avouaient souvent leur pensées et soucis mutuels dans de longues conversations privées.

(à suivre)

 

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