Dans l’article 20, je vous ai expliqué pourquoi je pense que l’auteur de Rescuing the Czar connaissait bien Maria “Moussia” Baranovsky, s’inspirant d’elle pour le personnage de ‘La Baronesse B.’, alias ‘La jeune femme du Métropole’, alias ‘Lucie de Cleve actrice de vaudeville’. Mais cela ne suffit cependant pas pour identifier les sources si bien informées de ce livre sur des événéments et des personnes, même d’obscurs officiels Bolchéviques.

Shay McNeal: “Seule une personne bien mise au courant des détails actuels aurait pu écrire un tel livre.”

En effet, il y avait quelqu’un à San Francisco qui était au courant des événements en Sibérie d’avant 1920. Vladimir Baranovsky, l’époux de Moussia et, au moins pendant les deux années avant l’apparution du livre, l’ami de George Romanovsky et Michal Roumanov. En 1919, il rentra vers Russie, en Sibérie. Il était de retour à San Francisco avant la fin de l’année. Beaucoup plus tard, il raconta son voyage, sous une forme très simplifiée, à sa seconde femme, une pianiste américaine qu’il avait rencontrée à Chicago en 1921 et qu’il épousa en  1924. En 1990, quand elle eut 90 ans, quatorze années après la mort de Vladimir, elle passa son récit à sa nièce, qui l’enregistra sur bande magnétique. Miraculeusement, on l’a retrouvé il y a dix jours, j’ai l’ai reçu sur mp3 et j’ai pu l’écouter pile au moment que j’écrivais article 20. Voici l’essentiel de ce témoignage.

Selon Vladimir, George Romanovsky était venu un soir en 1918 ou 1919, pour dîner chez Moussia et Vladimir, à Vallejo Street. Il fit remarquer à Vladimir que s’il voulait rentrer chez lui pour récuperer ses affaires de valeur, il serait mieux de le faire vite, pendant que l’Armée Blanche était là. À ce moment, le Général Kolchak dominait une grande partie de Sibérie de son quartier général à Omsk.

Vladimir était d’accord et partit pour la Sibérie. Sa femme précisa : “Il n’atteignit jamais le domaine familial et se sauva par le dernier train vers Vladivostok, avec la permission des Blancs. Il avait tombé malade: “donc ils le firent quitter le train, c’était dans un village sibérien et, parce qu’il était un noble, ils étaient d’accord avec tout ce qu’il demandait. La paysanne lui dit qu’elle était d’accord de lui donner une chambre mais ne voulait pas y rentrer. Elle avait donc l’habitude d’entre-ouvrir la porte pour lui glisser un bol de soupe par la fente. Il pensait qu’il avait le typhus, car il y perdit tous ses cheveux.”

Deux ans après son retour aux États Unis, “son homme en Sibérie” lui fit expédier ses deux anciennes valises en cuir d’alligator à sa nouvelle adresse à Chicago. En les ouvrant, elles ne contenaient que deux petites coupes à vodka dorées qu’il avait reçu à l’âge de cinq ans (‘célebrant le changement du lait maternelle à la vodka’), son queue-de-pie et sa cravate blanche, son smoking, son chapeau en soie écrasé et ses clous en perle.

Comme nous l’avons vu dans l’article 20, Vladimir disapparut après la parution du livre Rescuing the Czar. Il alla de Californie à Chicago. En arrivant, devant un juge, il changea son nom en Barstow, le nom d’une gare qu’il avait vu en route. Il se maria en 1924 et devint un concepteur-constructeur de ponts en acier accompli et un Américain fier, comme on le verra dans les articles prochains. Avait-il vraiment à voir avec le livre controversé ? Pourquoi se cachait-il ainsi, sous un autre nom ?

Vladimir n’était qu’un bon ingénieur civil. Il était un noble héréditaire Russe (potomstvenniy dvoryanin), voir aussi les articles 9, 10 et 11. Il était né à Omsk, où la famille vécut longtemps. Plus tard, la famille vécut à Kazan, le lieu où Vladimir obtint une copie de son acte de naissaince avant d’aller étudier et où la belle photo de ses parents fut prise (article 10). Kazan était le lieu où était née sa mère Lydia, fille du professeur Vasiliev, expert de la langue Chinoise et du Bouddhisme. C’était à Kazan que restèrent ses parents pendant la fuite, avec sa soeur Elena et sa fille de Kerensly, le lieu aussi où les joignit Vera, l’autre soeur. Il est probable que le domaine familial, incluant la possession de deux villages, était à Kazan.

Recapitulons un moment la carrière du père, Vsevolod : avocat militaire à Omsk en 1888, un an avant la naissance de Vladimir, puis procureur devant le même tribunal militaire, étant promu régulièrement après. De 1894 à 1902 il fut inspecteur militaire à Omsk et au Turkestan. En 1902, quand son fils Vladimir avait 13 ans, il fut transféreré à Kazan et en 1907 il devint juge militaire à Moscou. Quand il partit à la retraite en Finlande, il était le juge militaire le plus haut de toute la Russie, élevé au rang de Général.

Quand l’Armée Rouge avança vers Kazan en 1919,  la famille continua sa fuite vers le sud. Finalement, ils atteignirent les camps de passage des Îles des Princes près de Constantinople. Vsevolod mourut, de manière inattendue, à Constantinople au début de 1921. Sa famille continua sa fuite, arrivant finalement à Paris.

Il est probable qu’en passant à Omsk, Vladimir ait appris qu’il ne pouvait plus avancer vers Kazan, envahi par l’Armée Rouge (voir la carte à la fin de cet article). Il connaissait bien Omsk et il est probable qu’il ait entendu parler de l’arrivée d’une Commission de Recherche sous un collègue de son père, Nikolaï Sokoloff, “Haut Investigateur des Cas d’Importance Exceptionelle”, justement activée par Général Kolchak, pour enquêter ce qui aurait pu passer avec le Tsar et sa famille. Sokoloff fit ses recherches sur place à Ekaterinburg et depuis son bureau à Omsk. Il avait un assistant-investigateur, Pavel Bulygin et une grande équipe.

J’émets ici l’hypothèse que Vladimir Baranovsky participa d’une forme ou d’une autre à l’enquête de Sokoloff, probablement en sa capacité d’ingénieur civil car on allait chercher dans les mines les corps de victimes. Pavel Bulygin avait l’intention d’écrire un livre sur l’enquête au début des années 1920 mais sous la pression “d’en haut” il fut forcé d’abandonner son plan. Son aperçu de ce livre est conservée dans les Archives de la Hoover Institution, à l’Université de Stanford en Californie. J’ai pu obtenir une copie.

Point 9 de son aperçu: : « Reihengel. Markoff II. Baranovsky et les autres. Leur examination par Sokoloff. Le départ de Sokoloff ». Mais, quand finalement Bulygin  publia son livre, La vérité sur le massacre des Romanov, Payot 1936,  il n’y avait plus mention du nom Baranovsky. Peut-être Vladimir était pourtant présent dans son récit : “Un jour, Sokoloff ordonna à Bulygin d’accompagner un transport de prisonniers par train d’Omsk à Chita. À deux heures du matin, le train entra en collision avec quelques huit wagons vides et était sous le feu de saboteurs. Les artilleurs accompagnants firent taire les agresseurs. Quand la ligne était libre, je demandai à un de mes officiers, un ancien étudiant de l’École de Trafic, de superviser le conducteur de train…”

J’ai pris les images dans cet article d’un site web superbe de la Gendarmerie montée royale canadienne,  http://www.rcmpveteransvancouver.com/part-5-b-squadron-rnwmp/ .

Des artilleurs tchècoslovaques sur le Transsibérien, 1919

(à suivre)

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