Alexandre Kerensky, quelques années avant la Révolution de 1917

Résumons les deux articles précédents : pendant le premier semestre de 1918, Moussia et Vladimir, dans les rubriques “Vie Sociale”, étaient vus fréquemment en compagnie de George Romanov, le Consul ad-intérim Russe et sa femme. En mai, Moussia était de nouveau à la Une des journaux. Il y avait une rumeur selon laquelle Kerensky était en route par bateau, venant de la Suède. Moussia annonçait qu’allait à New York et y resterait un mois pour l’attendre. A la question “comment savez vous qu’il est en route ?”, elle répondit: “Je n’ai pas eu de contact direct avec lui. Je n’ai que, disons, des informations…”

Les informations de Moussia n’étaient pas précises cette fois. C’était vrai que Kerensky était en haute mer après avoir quitté la Russie mais il n’était pas en route vers les États-Unis.

Depuis le début de janvier 1918, rentré de Finlande, il réussit à résider à Petrograd, incognito, où il voyait Elena, leur bébé et aussi sa femme Olga avec leurs deux fils. De Petrograd, il alla à Moscou, où il fut aidé de partir. En déguisement d’officier serbe en permission, il partit de Moscou à la mi-mai, atteignant Mourmansk après un voyage de dix jours en train. De là, un chalutier des services secrets britannique l’emmena en l’Écosse et il arriva à Londres à la mi-Juin 1918. Quelques semaines plus tard, il était à Paris.

Après son départ, Olga et les deux fils étaient arrêtés au nord de Russie et incarcérés pendant quelque temps. Elena, la sœur de Vladimir, voyagea vers le sud avec ses parents. Ils restèrent quelque temps à Kazan, la ville où ils avaient demeuré dans le passé. Par coïncidence, l’autre sœur, Vera, était là avec un groupe de théâtre. Il faut supposer que Vladimir et Moussia eurent des contacts occasionnels et qu’ils connaissaient plus ou moins les mouvements de leur famille.

Le Tsar et sa famille furent tués le 17 juillet 1918. La mort du Tsar fut annoncée par les Bolchéviques, mais pas celle de sa femme ni celle de ses enfants. Le destin de la famille resta inconnu quelque temps, mais des rumeurs concernant leur mort circulaient.

C’était pendant cette été turbulent en Russie que Moussia et Vladimir emménagèrent dans leur appartement à 2600 Vallejo Street avec l’autre couple Russe, Michal Roumanov, 29, journaliste (mentionna comme relation la plus proche son père Arkadius Roumanov de Petrograd ) et Ariadna Nikolskaya (21, pianiste et compositrice, sa relation la plus proche étant sa mère Marie Nikolsky, Kiev). Les deux étaient arrivés de Russie le 12 juin via le Japon et Seattle, sur le bateau japonais SS Suwa Maru.

À San Francisco, la peur que des agitateurs Russes n’infiltrent les syndicats était palpable. Comme nous avons pu voir dans l’article précédent, c’est pour cette raison que l’agent Oulashin du FBI interrogea souvent le Consul russe Romanovsky. Un des sujets d’intérêt était l’émission de passeports à des Russes. Le 10 septembre, on s’accorda à dire que “pour éviter la fuite frauduleuse de Russes des États-Unis, tous les documents de candidats doivent être scellés avec le cachet du Consul russe à San Francisco. De cette façon, il sera impossible pour quelqu’un, après avoir reçu son passeport, de quitter les États-Unis et de transférer son passeport à un autre qui pourrait aller à Seattle et obtenir un autre passeport sous le même nom avec ses documents Russes.”

Les rapports montrent clairement que Oulashin se méfiait de Romanovsky. Il doutait qu’il était vraiment Consul. Selon lui, il avait été seulement le Secrétaire du Consul Russe à Chicago avant, donc il pensait qu’à San Francisco il n’était qu’un employé de bureau. Il ajouta que Romanovsky avait eu une position similaire à Téhéran et fut renvoyé parce qu’il avait eu des activités commerciales non-conformes à sa position de diplomate. Il était bien connu à San Francisco qu’il vendait des titres d’emprunt de guerre russes et des roubles et avait même un assistant dans son bureau pour cela, “un certain Rabotajenko, qui semble toujours avoir ses poches toutes pleines d’actions et de roubles sur papier.”

C’est dans ce contexte que nous allons examiner maintenant quelques particularités dans le passeport de Vladimir. Nous avons vu déjà dans l’article 11 que ce passeport fut émis le 18 Août 1917, pour une période n’excédant pas six mois. Ci-dessous, sur la page 5 du document, on voit la traduction française officielle, signée par Col. Lt. Samson, comme l’original Russe. En Français, la durée du passeport est de cinq ans, un cas  curieux  de “Gain par la traduction.”

Plus curieux encore est une modification de la page 1 du passeport, qui, officiellement, ne sert qu’au titre et au nom et à la signature du porteur. Une photo différente de Vladimir y a été apposée, scellée avec un cachet de cire rouge rompu et, un jour plus tard, par un cachet de papier, le tout “visé” par George S. Romanovsky. Prenant en compte le rapport de Monsieur Oulashin, il  faut conclure que les 19 et 20 novembre, Vladimir avait l’intention de voyager et laissa viser son passeport pour ne pas avoir de difficultés en rentrant aux États-Unis. Il est curieux que les dates tombent quelques trois jours après la dernière visite de Oulashin, alors qu’il rapportait que Baranovsky “était parti vers l’Est.”

Intéressant ! Mais plus intéressant encore est un morceau de papier trouvé entre les feuilles du passeport.

La légende :

Verticalement, à côté du dessin représentant un tampon: “Autant que je sache, le tampon a été fait en Sibérie”. Au-dessous à gauche, sous le cachet rouge: “le côté cachet du tampon”. À droite: “Le dessus du tampon”.

Les questions qui surgissent sont : pour quelle raison voulait voyager Vladimir ? Pourquoi le cachet fut-il endommagé et remplacé par un timbre de papier, le jour suivant ? Est-ce le même cachet que celui sur le morceau de papier, et pourquoi faire un tel papier suspect ?

Que se passait-il ? Ce visa, a-t-il quelque chose à faire avec l’histoire apocryphe transmise beaucoup plus tard de génération en génération dans les familles de Moussia et Vladimir, selon laquelle Vladimir était rentré en Russie, “pour récupérer sa fortune de famille” et qu’il en était rentré ayant souffert du typhus et la perte de ses cheveux, sa vie sauvée par une simple paysanne sibérienne ? Une histoire jamais comprise ni confirmée.

Je laisse à mes lecteurs le soin de réfléchir à ces questions. J’y reviendrai quand j’évoquerai l’année 1920. Avant ça, allons voir ce que j’ai trouvé sur 1919.

(À suivre)

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