Sur cette photo est écrit “1918 Avec amour – en souvenir – Moussenka”. En 1919, Moussia employa cette image comme photo de publicité dans monde du théâtre.

Jusqu’à maintenant, ayant accès à maintes archives personnelles et sources internet, j’ai pu raconter l’histoire de Moussia et de Vladimir en suivant simplement les faits, en ordre chronologique. La période suivante,  1918 à 1920, présente des problèmes car les sources personnelles restent muettes, à part quelques images intrigantes. La plupart de ces photos personnelles que je montrerai, appartenaient à Moussia elle-même. Je les ai trouvées sur mon chemin comme des feuilles d’automne, répandues par le vent dans toutes les directions, en des différentes archives.

Apparemment, cette période fut  trop douloureuse pour les deux. Plus tard Vladimir, par exemple,  ne parla que très peu à ses proches américains de ses premières années aux États-Unis, disant qu’il avait fui de Russie, mais sans mentionner qu’il était accompagné par une femme et que de plus il était marié.

Il y a aussi des contes apocryphes, transmis dans les familles américaines de Vladimir et Natasha pendant quelques générations, mais qui sont très difficiles à réconcilier avec les faits.

Moussia et Vladimir apparaissent aussi sous forme de personnages, parfois sous des noms différents, dans des livres écrits pendant une longue période, 1920-2002, sur un sauvetage miraculeux du Tsar et sa famille. Ces livres sont des inventions mais contiennent aussi des vérités et il est difficile de différencier le peu de faits réels de la fiction. De surcroît, je continue à trouver des bribes d’information sur internet, spécialement le web russe.

Dans ce contexte quelque peu troublant, je commencerai par présenter une série de faits prouvés qui, à première vue, sont parfois en conflit entre eux. Mais, les faits sont des faits. Le manque de cohérence n’est qu’apparent, car nous ne connaissons pas l’image totale. J’essayerai d’établir une cohérence entre les faits  plus tard, après avoir couvert la période 1918-1920 dans sa totalité. J’espère que vous me suivrez dans ce voyage.

J’ai déjà conclu que:

1)    trouver une telle cohérence ne serait être possible que si nous considérons cette période de trois ans comme une seule. Un acte de 1918 peut s’expliquer rétrospectivement par un acte de 1920, par exemple.

2)    on ne saurait comprendre les décisions et les actions de Moussia et Vladimir aux États-Unis qu’en les plaçant dans le contexte russe : (1) la fuite de Russie de Kerensky en mai/juin 1918 et son comportement à Londres et Paris pendant les années suivantes; (2) le meurtre du Tsar et de sa famille le 17  Juillet 1918; (3) la guerre civile entre les Rouges et les Blancs 1918-1921. En 1918, les deux pensaient encore que leur séjour aux États Unis serait temporaire et qu’ils pourraient rentrer dans quelques années en Russie, une république pas bolchevique.

Pendant la Grande Guerre 1914-1918, il y eut plusieurs inscriptions pour la conscription aux États Unis. La première, en juin 1917, pour tous les hommes entre 21 et 31 ans. La deuxième en juin 1918, pour ceux qui avaient atteint l’âge de 21 ans après le 5 juin 1917, et quelques autres encore en août et septembre pour les hommes entre 18 et 45 ans. Vladimir fut inscrit le 11 juin 1918 et sa carte d’inscription offre  quelques faits très intéressants :
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On apprend que le 11 juin 1918, il habite avec sa femme Moussia dans un des appartements très chics de Stanford Court à San Francisco. Sa profession est “Ingénieur Civil”, son lieu de travail au à 160, Spear Street, San Francisco. Il obtint une exemption car il est un “alien” (un étranger).

Stanford Court Apartments dans les années 1960, plus tard le bâtiment fut converti en hôtel.

Pendant la période allant du 27 août au 29 novembre  1918, le consul russe ad-intérim George Romanovsky mentionné auparavant (aperçu souvent avec sa femme en compagnie de Moussia et de Vladimir dans la vie sociale de San Francisco) reçut souvent la visite de Monsieur E.B. Oulashin, agent du Départment de la Justice, le service appelée plus tard FBI. J’ai trouvé huit de ses rapports de visite, maintenant rendus publics. Dans ces rapports, il apparaît que Romanovsky est un informateur du FBI qui doit surveiller les infiltrés bolcheviques à San Francisco, en particulier dans les syndicats. J’en parlerai plus en détail dans un prochain article. Oulashin n’a pas beaucoup confiance en Romanovsky et doute de sa fidélité dans le cas où Lénine et ses compagnons gagneraient la guerre civile en Russie. Dans son rapport du 16 novembre 1918, il écrit sur Romanovsky : “Le sujet est comme un baromètre, ce qui est évident quand ses chances de devenir consul montent et descendent. Par exemple, après une visite ici de Prince Lvov, il s’enferma dans un bureau privé avec un accès très exclusif”. Il continue, dans le paragraphe suivant avec une observation assez étonnante:

“J’ai trouvé que Romanovsky était associé en affaires avec un ingénieur russe, Baranovsky, 160 Spear Street. Un certain Aivajogula était un autre partenaire de cette entreprise,  de garage et de taxis. J’y allais, mais constata que Baranovsky avait vendu l’entreprise et était parti vers l’Est [des États-Unis] il y a deux semaines. Maintenant, l’attitude du Consul est plus claire qu’avant. Il dit à tout le monde qu’il est inutile d’essayer de faire du business avec Russie, parce que toute aide économique est canaliseé via le Gouvernement américain. Il est très probable que Baranovsky, quand il alla vers l’Est, avait reçu des informations par l’intermédiaire de Romanovsky et était en train d’essayer d’entrer dans quelque Commission russo-américaine.”

Une entreprise de garage et de taxis ? Déjà en juin 1918 ? (voir l’adresse sur la carte d’inscription) Pourquoi? Vladimir avait beaucoup d’argent à ce moment et il menait la vie d’un riche. Peut-être cette entreprise était un camouflage ? Probablement organisée pour employer les hommes dont parlait le Honolulu Star-Tribune du 26 décembre 1917  que nous avons vu en Article 15,  et qui rapportait que Vladimir était accompagné par des ‘domestiques’? Allé vers l’Est? Commission russo-américaine?

À ce moment, l’Ambassadeur russe à Washington était Boris Bakhmeteff, nommé par Alexandre Kerensky et encore reconnu dans cette position par le Gouvernement américain. Boris avait neuf ans de plus que Vladimir.  Les deux étaient des ingénieurs civils formés dans la prestigieuse École d’Ingénierie Civile et de Transportation de St. Petersbourg. Il avait passé une année aux États-Unis, étudiant l’hydraulique, avant de devenir professeur dans son alma mater. Sans doute, fut-il le professeur de Vladimir pour les sujets de mécanique et d’hydraulique avancées. En 1915 et 1916, il fut le Chef plénipotentiaire de la Commission Centrale Industrielle pour la Guerre avec les États-Unis. Après la Révolution de Mars 1917, il fut nommé par le Gouvernement provisoire, Chef de la Commission extraordinaire russo-américaine, et Ambassadeur aux États Unis. Il arriva à Washington en Juillet 1917. [après 1922, le Gouvernement américain ne reconnut plus sa position et il devint professeur à l’université de Colombia. Il y resta fameux pour ses livres sur l’hydraulique avancée. Je me souviens de ces références du temps où j’étais moi-même étudiant en ingénierie civile. Quelle coïncidence !] Boris a mis ses archives des années 1917-1922 à l’université de Columbia. Je vous réfère au site  Boris Bakhmeteff. Je vais certainement consulter ces archives dans le futur.

Peut-être effectivement, Vladimir a fait son voyage d’affaires vers l’Est en novembre 1918, mais il ne partit pas de San Francisco pour de bon.  Avant la fin 1918, lui et Moussia emménagèrent dans un double appartement de luxe au 2600 Vallejo Street, sur Russian Hill. Ils partagèrent cette maison avec, à l’autre étage, un couple russe : Michal et Ariadna Roumanov, arrivés de Russie via Tokyo et Seattle en Juin 1918. Entre-temps, Moussia avait fait les premiers pas pour reprendre sa carrière d’actrice, voir la photo à la tête de cet article.

2600 Vallejo Street, Russian Hill, San Francisco

Source: 1918/19 Crocker-Langley Address Directory of San Francisco
(à suivre)

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