Nous avons vu dans les articles précédents que Moussia et Vladimir arrivèrent au Japon le 20 novembre 1917 et qu’il y avait des rumeurs dans la presse américaine selon lesquelles elle était en réalité la princesse Tatiana de Russie, fille du Tsar.

Ci-dessus, nous voyons une Moussia avec l’air assez impérial (deuxième à gauche). Dans l’album où j’ai trouvé cette photo, seuls une date et un nom sont écrits en légende : 1917, Nadine Vissotzky – probablement la dame à droite. Elle était l’épouse de l’ancien directeur du Ministère du Travail en Russie. Tout à droite, un monsieur en queue-de-pie semble prendre la réception de Moussia très au sérieux. Son regard montre qu’il semble croire de tout son cœur qu’elle est réellement la Princesse. Il n’est pas le Vice consul américain à Yokohama, Paul E. Jenks, qui signa le passeport de Vladimir deux fois (voir ci-dessous). Je présume donc que l’homme en queue-de-pie était un officiel de l’Ambassade russe. Curieusement sa femme, à gauche,  porte une coiffure d’inspiration coréenne. Vladimir  n’était pas là. Peut-être, était-ce lui qui prenait la photo ?

Essayons de comprendre quel est l’arrière-plan des articles sensationnels apparus dans certains journaux de la presse américaine (mes articles 12 et 13), qui bientôt se révéleront être des canulars avec une touche de vérité.

Daniel Frohman était un producteur de cinéma à New York, avec déjà quelques 70 films à son actif. Margaret Barry Carver était une actrice, expressionniste et danseuse qui avait justement vécu pendant quelques années à Petrograd, avec son époux banquier qui y avait fondé la première banque américaine sur place. Sûrement, il a dû connaître l’entreprise et la famille Baranovsky. Selon certains articles, Margaret n’avait pas apprécié que M. Narodny lui ait demandé publiquement d’aller à San Francisco pour recevoir la princesse. Probablement avait-elle connu Moussia  à Petrograd.

Ivan Narodny, ce directeur de la Russian-American Asiatic Corporation  affirma qu’il avait appris la nouvelle en direct par Frederick, un ancien ami et ancien second chambellan de l’empereur. “Un petit cercle d’amis proches avait appris la fuite de la jeune femme.” Aurait-il pu recevoir un télégramme de Vsevolod, du père de Vladimir, annonçant l’arrivée de Vladimir et Moussia ?

En 1915, Narodny avait été jeté en discrédit aux États Unis par le gouvernement impérial par une grande annonce dans un journal, pour s’être auto-proclamé le directeur de la Chambre de Commerces de Russie, une organisation inexistante selon le gouvernement. Mais ça ne l’avait pas arrêté. Il avait bien d’affaires en Russie, vendant entre autres des munitions américaines, importés via  Japon et  Sibérie. Il est assez probable qu’il avait des affaires avec les entreprises Baranovsky, appelées dans la presse américaine la “Krupp russe”. Il est assez intriguant de constater qu’en 1915, selon un journal, il accompagna aux États-Unis un certain Vladimir V. Agafonev. Les deux hommes s’adressèrent à la presse au sujet d’affaires d’équipements, de chemins de fer, et d’automobiles avec Agafonev ajoutant, de son côté, sa surprise quand il s’était aperçu aux États-Unis que la musique n’était pas aussi populaire qu’en Russie. Je le trouve intrigant car la famille américaine de Vladimir V. Baranovsky me précisa que Vladimir avait visité l’Amérique une fois avant 1917, avec son père. Le cas échéant, ils avaient sûrement rencontré M. Narodny.

Quel aurait pu être le but de ces rumeurs intentionnels ? Je pense que Messieurs Frohman et Narodny pensaient qu’il y avait une opportunité d’affaires dans leur domaine respectif, le show business, d’une part, et les munitions et locomotives, d’autre part.

C’était sans compter sur Moussia. Elle n’était pas venue pour poser devant des caméras, même si cela avait amusé l’actrice en elle. Elle était venue pour faire des déclarations politiques, évidemment pro-Kerensky. Avec une sourire à la Tatiana, la fille du Tsar, elle confia déjà  au Port pacifique (Yokohama) et plus tard aux États-Unis, qu’elle n’avait aucun besoin que les Romanovs régagnent le trône, mais voulait un gouvernement démocratique stable, un espèce d’“États-Unis de Russie”. Elle précisa qu’elle allait expliquer au peuple américain qu’ils ne devaient pas abandonner le peuple russe aux aventuriers socialistes (les Bolcheviks) et aux Allemands. Je pense que cette mission lui fut confiée par Kerensky lui-même, comme je l’expliquerai dans les prochains articles. Cependant, de sa cachette en Finlande, Kerensky se faisait probablement du souci pour les articles sur “Tatiana” dans la presse.

Le 3 décembre, quelques jours après la première publication des articles sensationels, George Romanovsky, qui avait quitté sa poste à Chicago,  fut nommé de nouveau Vice-Consul mais transféré à San Francisco par Boris Bakhmeteff, un ingénieur civil comme Vladimir, Ambassadeur du Gouvernement provisoire de Kerensky à Washington depuis quelques mois. Romanovsky arriva à San Francisco justement à temps pour recevoir le couple, devant rentrer à Chicago pour son mariage en janvier 1918. L’affaire résultait en un retard de trois semaines au Japon attendant un visa d’entrée aux Etats-Unis.

Ils partirent de Yokohama le 14 décembre 1917 vers San Francisco sur le bateau SS Ecuador, en première classe.  Ils purent utiliser leur temps efficacement, achetant une garde-robe chic.

Le vice-Consul Paul E. Jenks, japanophile, (il parlait couramment le japonais), fut tué en 1923, enseveli sous les ruines de son bureau pendant le grand tremblement de terre qui détruisait Yokohama.

Le correspondant de presse au Port pacifique n’était pas encore fatigué de divulguer des rumeurs :


Et pour George Romanovsky:

Print Friendly