Natasha à l’âge de neuf mois, et sa mère, au printemps de 1925. Collection privée de Moussia.

Quand Moussia et Alexandre sont arrivés en France en décembre 1924, ils partageaient leur appartement avec les Prokofiev, à Sèvres, puis à Paris, jusqu’en mars 1924, quand les Prokofiev trouvèrent leur propre appartement. Sergey et Lina étaient justement arrivés d’Ettal, en Allemagne, où ils s’étaient mariés le 29 septembre 1924. Lina attendait un bébé pour février, Moussia pour août.

Le 1er janvier 1924, Prokofiev écrivit sans son Journal: “Ptashka (‘petit oiseau’: sa femme Lina) et moi fêtâmes le Nouvel An chez les Samoilenko, Borovsky et moi bûmes notre Bruderschaft (une coutume russe et allemande pour sceller l’amitié et le commencement du tutoiement). Nous avions tous bu un peu trop donc finalement Ptashka et Frou-Frou durent partir se coucher. On rentra vers Sèvres en voiture.”

Lina accoucha d’un fils, Sviatoslav le 27 février 1924. Moussia d’une fille, Natalya, le 5 Août 1924. Les Prokofiev leur envoyèrent un télégramme à la clinique “Hourah pour Natashka, Mamochka, Papachka !”

Je suis redevable à André Dzierzynski de Londres, qui a bien connu Moussia, pour m’avoir permis de publier le fragment suivant des Mémoires d’Alexandre Borovsky. Sa grand-mère, Stanislawa née Sila-Nowicki était la tante favorite de Moussia. Depuis la Révolution russe, la soeur de Stanislawa, la tante Jozia, demeurait au domaine familiale ‘Wylagi’ à Kazimiersz Dolny en Pologne, où Moussia la visitait souvent.

Alexandre Borovsky, quelques trente années après :

“Finalement, l’arrivée de mon enfant approcha. Nous étions en août, de retour à Paris, où tout était préparé. Je voudrais bien conseiller à qui pourrait avoir le contrôle sur de telles choses de ne jamais planifier un bébé à naître à Paris en août. Du 14 juillet jusqu’à quelques cinq semaines après, c’est la saison sacrée de vacances des Parisiens et rien ne peut les freiner.

La clinique où Maria dut aller n’avait que deux infirmières en service au lieu des six ou sept habituellement,  et il n’y avait qu’un seul docteur : notre obstétricien, qui était impatient de partir et quitter Maria le jour pile après la naissance. Toute la communauté d’Auteuil était partie et la promenade à la clinique était comme une marche à travers le désert. La pénurie d’aide, même si temporaire, rendait les conditions affreuses, les conditions pour le bébé étaient mauvaises, et les soins pour la mère minimes. Nous avions le sentiment d’être non désirés.

Bien entendu, il faut admettre que je ne me rendis pas bien compte de ça, étant plein d’émoi par ma paternité imminente. Je n’avais encore aucune idée ce qui se passerait en moi en voyant mon propre enfant. Je n’avais rien voulu de la sorte, je ne m’étais jamais imaginé qu’un tel événement pourrait m’arriver. Pendant toutes mes discussions matinales avec Maria, je n’avais jamais discuté d’un tel sujet – et puis, soudainement, j’eus la surprise de ma vie en quittant le port de New York.

Me voilà donc, à Auteuil, le matin du 5 Août, 1924, quand en m’approchant au pied de la clinique, j’entendis un gémissement fort et la voix de Maria à travers une fenêtre ouverte. Quinze minutes après on m’apporta mon enfant – une fille – et,  après quelques brefs moments d’hésitation, je tombais éperdument amoureux d’elle. Et maintenant, après toutes ces années, je suis encore prêt à tomber amoureux de chaque bébé du monde. À propos, nous avons nommé notre fille Natalie.

Deux jours après la naissance de Natalie, nous avions des visiteurs – Serge Koussevitzky et sa femme Natalie. Ils étaient en ville et venaient admirer notre bébé. Mais ce fut une rencontre un peu triste car Natalie pleura à pleins poumons et dut être emmenée par une infirmière.

En quelques jours, nous réalisâmes qu’il n’était pas sage de laisser Maria et le bébé dans la clinique plus longtemps – c’était incomfortable pour Maria et l’absence de personnel, en vacances, créa plusieurs désagréments. On décida qu’il serait mieux pour Natalie de faire sa croissance pendant l’hiver dans la campagne au lieu de Paris et, parce que Maria avait une tante avec un domaine en Pologne, nous nous arrangeâmes pour qu’elle y aille avec Natalie, bientôt appelée Natasha,  dès que le bébé serait suffisamment fort pour le voyage.

Après quelques six semaines, nous prîmes le train de Paris vers Berlin, où chacun continuerait dans sa propre direction – Maria et Natalie vers la Pologne, moi vers mes engagements de concert en Yougoslavie, vers le sud. À Berlin, il  y eut très peu de temps pour changer de train. Le train de Maria partait presqu’immédiatement après notre arrivée, et moi je devais me dépêcher d’aller vers l’adresse d’un ami pour chercher mes bagages et puis me hâter vers une gare de l’autre côté de Berlin pour prendre mon train vers le sud. Celui de Maria partait vers 19 heures, l’heure des pleurs de Natasha, donc Maria n’eut pas un seul moment pour dire adieu. J’étais tellement nerveux que je n’entendis pas le sifflet qui annonça le départ avant que le train commence à bouger. Je fus donc bouleversé de voir le train rouler soudainement et s’éloigner de la gare, Maria à la fenêtre, avec le bébé pleurant.

Dès que le train fut hors de vue, je me hâtai vers mon propre train à l’autre côté de Berlin et, selon mon habitude, je tâtai dans ma poche pour me rassurer que j’avais bien mon passeport Nansen avec le visa Yougoslave. Avec horreur, je trouvai que j’avais encore sur moi le passeport de Maria avec le visa polonais. J’avais oublié de le lui donner.

Il était hors de question de partir de Berlin maintenant, sans savoir si Maria et Natalie étaient bien arrivées en Pologne. Au début, je m’imaginai que je pourrais trouver un autre train vers la frontière polonaise, essayant de dépasser Maria. Mais bientôt je réalisai que ce ne serait pas une bonne idée. À cette époque, il n’y avait qu’un seul train par jour en direction de la Pologne, car la myriade de formalités pour le Corridor polonais rendait impossible pour les agents officiels à la frontière de s’occuper de plus d’un train en 24 heures. Je décidai donc de loger chez mes amis en attendant un télégramme de Maria.

J’attendis trois jours, sans aucun mot de Maria. Je décidai donc finalement que tout s’était bien passé. Aussi, j’attribuai le manque de nouvelles de Maria à la forte possibilité qu’elle eut été en colère contre moi pour avoir oublié son passeport.

Ayant déjà raté quelques engagements, je télégraphiai à mon manager à Zagreb que j’arriverai pour le reste de la tournée partant de Berlin immédiatement. Peu de temps après, j’entendis que quelques gardes à la frontière entre l’Allemagne et la Pologne avaient voulu detenir Maria mais qu’elle avait protesté si véhemmentement, insistant sur son droit d’emmener son enfant dans le pays, qu’ils avaient abandonné. Je considérai ça comme une grande réussite, bien que je savais bien qu’une mère avec une bébé est une adversaire redoutable quand il s’âgit de son enfant.

Pendant ma tournée en Yougoslavie, je fus invité en Hongrie … Après mon récital à Budapest, j’eus un intervalle entre les concerts. Je décidai donc d’aller en Pologne voir Maria  et à découvrir comment grandissait ma fille. J’arrangeai quelques engagements à Varsovie et je partis.

C’était la fin octobre quand j’arrivai à la cité polonaise de Kazimierz. Les feuilles changeantes étaient encore sur les arbres, colorés magnifiquement, et l’air était doux. Je pris une calèche vers la maison de la tante de Maria. Ce fut un voyage assez long,  car les chevaux étaient lents et les chemins ondulants. En nous approchant du domaine, je pus voir la petite maison blanche avec des piliers, au milieu d’un grand jardin, baigné des rayons du soleil couchant.

Je pus y passer une semaine, libre de voyage. J’appréciai fort la compagnie de ma femme, de ma fille et de la tante de ma femme – une dame très charmante…

Varsovie, le 7 novembre 1924, Alexandre Borovsky (à droite) et Vera Sudeikin (à gauche) écoutent tandis qu’Igor Stravinsky joue sa Sonate pour piano, achevée deux semaines avant, pour le chef d’orchestre polonais Gregor Fitelberg (s’appuyant sur le piano). La photo fut prise après un dîner avec l’ancienne noblesse polonaise, la Contesse Rjevoutzki, Potocki, Lubomirski et autres (Journal de Vera Sudeikin qui devenait Vera Stravinsky), du livre “Igor and Vera Stravinsky, a photographic album 1921 – 1971, photos selected by Vera Stravinsky and Rita McCaffrey, captions by Robert Craft”, Thames and Hudson, 1982. Évidemment, Moussia était là aussi.

On peut entendre encore comment Stravinsky jouait sa Sonate pour piano:

(à suivre)

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