Nous avons vu dans l’article 29 que Moussia et son bébé, Natasha, allaient loger chez la tante Jozia, au domaine familial de Wylagi en Pologne, en septembre 1924. Elles restèrent là-bas jusqu’à fin février 1925 quand Borovsky fut revenu de sa deuxième tournée aux États-Unis. Par la suite, presque toute l’année durant, il fut en tournée aussi et Moussia était souvent l’invitée des Prokofiev et des Samoilenkos.

Alexandre invita sa mère Vera à venir de Leningrad à Berlin pour revoir son fils après cinq ans, pour faire la connaissance avec sa femme et de sa fille.

 

Il écrivit dans ses Mémoires (je publie ce fragment avec l’aimable permission d’André Dzierzynski):

“On était en octobre 1925, quand ma mère vint nous rendre visite, moi ma femme et ma fille, à Berlin. La Russie maintenait encore sa Politique Nouvelle Économique, sous laquelle nous avions également invité la mère de Maria en 1922 quand nous étions encore fiancés. Maintenant, nous avions une fille.

Il était évident pour Maria et pour moi que ma mère n’était pas en bonne santé. Elle ne pouvait pas lever la main en hauteur très longtemps, ni la garder immobile. En outre, elle était devenue très lourde, à cause de l’alimentation russe, consistant principalement de féculents comme les pommes de terre et le pain et trop peu de viande ou de poisson. Parce qu’elle n’allait pas bien et était habituée à être en charge de la famille, je voulus que Maria fut très tendre et même docile envers elle. Mais Maria, comme avec sa propre mère, ne choisit pas cette route et maintenait ses propres opinions et souhaits, et le conflit qui en résulta aboutit en une forte haine entre les deux femmes. J’étais incapable d’améliorer cette situation, bien que je savais que ma mère souffrait de mon incapacité à influencer Maria.

Quelques médecins à Berlin firent remarquer à Maria que la seule façon de baisser la tension artérielle de ma mère était de drainer du sang par application de sangsues. Le moment où ma mère en eut vent, elle refusa, fidèle à sa forte aversion pour les médecins. Maria insista pour qu’elle obéisse aux docteurs. La mère en tira donc la conclusion que Maria voulait la tuer. Et voilà donc.

Aussi évidente était la jalousie entre les deux femmes. Maman ne m’avait jamais connu en homme marié et continuait à me considérer comme son enfant, tandis que moi je devais compter avec les souhaits de ma femme peu diplomate qui, au lieu de mettre la pédale douce sur notre mariage pour apaiser ma mère, choisit de souligner sa position d’épouse. C’était une situation très pénible.”

Pauvre Borovsky… il fut autant pris au dépourvu pour gérer cette situation classique que quand il avait été père, étant toujours avec la tête dans le piano. L’air, le visage de sa mère sur les deux photos ci-dessus (prises à Nice), de la collection privée de Moussia, sont les illustrations éloquentes de ses souvenirs.

On se demande si la situation aurait été très differente si Moussia avait été un peu plus diplomate. Je ne pense pas. Comme nous l’avons vu dans l’article 25, la mère d’Alexandre avait toujours eu une influence dominante sur son fils pendant ses trente premières années. Maintenant il avait 36 ans…  C’est d’autant plus triste que sa mère mourut un an après, à Leningrad, en automne 1926. Prokofiev nota dans ses Journaux que Borovsky eut la nouvelle pendant une tournée et que Moussia se fit beaucoup de soucis pour lui.

(à suivre)

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