Maria “Moussia” Sila-Nowicki mourut 2 Août 1959 a l’âge de soixante-quatre ans, à cause d’une tumeur au cerveau. Elle est enterrée au Cimetière russe,  à Sainte-Geneviève-des-Bois

Il y a quelques mois, en fouillant l’internet, à ma grande surprise, je tombai sur une photo de  sa tombe. L’image se trouve sur un site de l’organisation  Find a Grave (‘Trouvez une Tombe’). Je vous invite à cliquer sur le lien suivant:  Moussia , et vous verrez les détails.

Sur cette page de Find a Grave, cliquez aussi à gauche sur: ‘Find all Antoninis in Cimetière de Sainte Geneviève des Bois’, comme moi je le fis, plein de curiosité. Vous serez aussi surpris que moi de trouver que Giacomo Antonini se trouverait dans la même tombe, avec Moussia, sa deuxième épouse. Surpris, car, quand il mourut 16 juin 1983 en Angleterre, sa veuve était Karin Antonini, née Barnsley, sa troisième épouse.

 

C’est difficile de lire la plaque sur la photo ci-dessus mais on y peut déchiffrer ‘25.1.1895 – 2.8.1959 Comtesse Maria Antonini’ en ‘Comte Iacopo Antonini 18.9.1901 – 16.6.1983’.

Tout de suite après ma découverte, j’appelai Karin Antonini et lui racontai ce que j’avais trouvé sur l’internet. Elle en était bien étonnée. Puis elle dit :

“Gino était marié très heureusement avec Moussia. Ils étaient ensemble pendant vingt-huit ans, de 1931 jusqu’à 1959. Mon mariage de vingt-deux ans avec Gino était très heureux aussi. J’ai connu Moussia pendant les dernières années de sa vie, on était amies. Tu sais que j’ai toujours honoré le souvenir de cette femme extraordinaire. Après la crémation de Gino, je suis allé en France,  à Sainte- Geneviève-des-Bois et j’ai distribué une partie de ses cendres sur la tombe de Moussia.”

“Et la plaque, qui dit qu’ils sont enterrés là tous les deux? “, demandai-je.

“Je l’ai  faite faire et fixer sur la croix. J’estimais que c’était normal, vus les circonstances.”

“Et qu’est-ce que vous avez fait avec l’autre partie des cendres?”

“Je les distribuai sur un lieu à côté de ma propre future tombe, où j’ai érigé un petit mémorial pour lui. J’y ai planté un cyprès toscan qui pousse bien.”

Qui est cette femme extraordinaire, Karin Barnsley Antonini ?

Le mariage de Karin Barnsley avec Giacomo Antonini, 8 décembre 1961

Karin Barnsley était née en 1927, fille d’Edward et Tania Barnsley. La mère de Karin venait d’un milieu suédo-russe. Son père Edward était ébéniste, devenu très célèbre en Angleterre, trois livres furent écrit sur lui et quelques unes de ses créations se trouvent dans des musées. Il ést mort en 1987, mais son entreprise existe encore,  voir le lien suivant: The Edward Barnsley Workshop dans lequel Karin est mentionnée.

Karin était une fille assez décidée. En 1941, à l’âge de quatorze elle s’échappait de la maison familiale pour vivre à Londres, en pleine guerre. En 1945, la guerre finie, elle allait vivre à Paris. Après quelque temps, parlant français couramment, elle y trouva emploi à l’UNESCO. Elle avait rencontré Moussia et Antonini plusieurs fois chez des amis communs, quand disparut Moussia, laissant Antonini en un  état de choc. Deux ans plus tard, elle accepta la proposition de mariage de Gino, son aîné de vingt-six ans, sans aucune hésitation. Karin m’a confié que leur mariage était un de très heureux.

Au début ils continuèrent à vivre à 6 Square Henri Pâté,  mais après la retraite d’Antonini en 1966, ils déménagèrent à Froxfield, East Hampshire, Angleterre, dans la Bee House, sa maison parentale.

Les deux étaient très engagés dans la communauté locale, Karin s’occupa entre autres de la fondation du  Trust pour saufgarder le patrimoine de son père, Antonini poursuivit passionnément son grand intérêt de l’opéra, accumulant une énorme collection d’enregistrements. Il était membre fondateur de la Société Anglaise de Donizetti, Président de l’Institut Dante Alleghieri à Winchester et Southampton et la Société Anglo-Italienne à Portsmouth.

Pendant ma visite à Karin, accompagné par Hannelore, mon épouse, en février 2001, nous fûmes très étonnés par l’enthousiasme et la franchise avec les quelles parla Karin, pas seulement de son Gino, mais aussi, très bien informée, de Moussia,  l’épouse précédante de Gino (voir article 42).

Karin et Hannelore dans la cuisine de la Bee House en février 2001. Ma femme, comme à son habitude, a un verre de vin en la main.

Après notre retour, Karin m’écrivit plusieurs lettres, dont je cite quelques lignes en traduction:

“Entre 1969 et sa mort, Gino nota, de temps en temps, quelques réminiscences pour moi et notre fils Niccolò: sa jeunesse à Venise, les écoles en Hollande et ses rencontres avec des écrivains néerlandais, sa rencontre avec Hetty Marx, ce mariage misérable, sa rencontre avec Moussia; quelques souvenirs de Paris et de voyages entre les deux guerres. Il me dicta ses souvenirs de la guerre et d’immédiatement après en 1979 car il était encore trop bouleversé pour les rédiger lui-même. Puis il écrivit sur sa rencontre avec moi. [ … ]. Si tu veux revenir, tu es le bienvenu et  libre de consulter ses mémoires ou bien, si j’arrive à vous visiter, je pourrais les apporter.”

Avec l’aimable autorisation de Stuart Dodds, le mari de feu Natasha Borovsky,  j’ai pu consulter les notes personnelles d’une visite de Natasha aux Antonini dans la Bee House, en avril 1976, et quelques douze  lettres d’Antonini à Natasha écrites pendant la période janvier 1979 – août 1981.

En avril 1976, Natasha n’avait pas vu Gino depuis le 1 juin 1940, quand elle partit de Gênes avec sa mère, sur le bateau SS Manhattan (article 47), alors qu’elle était adolescente et avait le béguin pour lui.  Elle le retrouva beaucoup changé, tendu et irritable, et elle était déconcertée de se sentir , dans la Bee House, dans un espèce de sanctuaire de l’incomparable Moussia, comme s’ il s’agissait d’une culte dans laquelle Karin s’était résignée à participer.

Les douze lettres de 1979-1981, toutes en français,  portent presqu’exclusivement d’enregistrements américains d’opéra, à être recherchés et expédiés pour Gino par Natasha, qui vécut aux États Unis. J’en ai noté deux phrases intéressantes:

27 janvier 1979:

« La situation du pays, qui est catastrophique, me rappelle celle de l’Allemagne en 1931/32 que j’ai vécu à Berlin avec ton adorable mère dont j’étais éperdument amoureux, comme tu le sais… » [ Note: en 1979 Angleterre était en plein bouleversement par des disputes syndicales, et Madame Thatcher était élue ]

et la phrase suivante,  signifiante, dans une lettre de 15 février 1980:

« À la demande de Karin qui y tiens beaucoup, j’ai commencé à rédiger mes souvenirs personnels non destinés  à être publiés. Cela me prend du temps et me fatigue mais c’est peut-être bien que je le fasse, car après avoir parlé de moi, je parlerai des autres, écrivains et musiciens que j’ai connus. Pour ce moment j‘en suis arrivé à Berlin [1931]. Il est évident donc que je pense beaucoup  à toi, me souvenant de te voir passer devant ma fenètre de la Salzburgerstrasse  … t’en souviens tu ? »

Il est clair de cette correspondance et de tout ce que j’ai appris de Karin que ce n’est que peu avant sa mort en 1983 qu’Antonini commença à rédiger et dicter ses mémoires qui étaient plaçées plus tard dans ses archives à Florence.

Karin a toujours pris l’attitude que ces archives sont ouvertes et qu’il n’y a rien à cacher. Avec moi elle a parlé et écrit avec une grande franchise. Elle accordait au journaliste Roberto Festorazzi qu’il ait accès total aux archives d’Antonini à Florence, inclusivement à une partie encore sous interdiction officielle d’être consultée. Pourtant,  elle m’a dit qu’elle ne peut pas croire qu’Antonini passa des rapports sur Carlo Rosselli vers l’OVRA, ce qu’il a nié jusqu’à sa mort.

Pour moi, il n’y a qu’une seule conclusion: Karin, que je connais comme une femme de critères moraux très élévés, n’a pas su rien de la complicité de son mari avec l’OVRA  jusque la publication du livre de Festorazzi.

À mon avis, il en va de même pour Moussia. Évidemment elle a eu connaissance des activités d’Antonini avec Giustizia e Libertà, mais pas qu’il les rapporta à l’OVRA. Et quand le nom d’Antonini apparut sur la liste de fiduciari de l’OVRA, en 1946, elle n’eut pas d’autre choix que de croire son mari.

J’ajoute que l’ on ne peut pas le savoir avec une certitude totale.

Je me souviens maintenant des mots d’une petite-fille d’Alexandre Kerensky.

Pour mes recherches pour les articles nrs 10 – 20  en cette série, je réussis à avoir une discussion par téléphone  avec son frère, le petit-fils de Kerensky, il y a quelques six mois. Le frère n’avait pas aucun problème à me parler franchement des activités politiques de son grand-père, mais quand on évoqua le passé et la généalogie de sa famille, il m’avoua qu’il était pénible pour lui de m’en parler. Il y avait eu trop de souffrance et de misère. En revanche, il m’encouragea gentiment  à écrire à sa soeur. Ce que je fis, et elle m’a beaucoup aidé. Puis je lui décrivis la voix triste de son frère et lui demandai si peut-être il serait mieux de ne pas publier tout  ce que je savais. Sa réponse, en février passé,  était pour moi très émouvante:

« Dear Jan, I don’t really see why you shouldn’t publish what you have on the descendants of Lev; one of  my mottos is Voltaire’s:  “On ne doit aux morts que la verité” (to the dead,  one owes nothing but the truth).  Of course, sometimes truth is a tricky thing to get hold of, but I have no objection to people publishing their honest opinions. »

« Cher Jan, vraiment, je ne comprends pas pourquoi tu ne devrais pas publier ce que tu sais des descendants de Lev: une de mes devises est celle de Voltaire : “On ne doit aux morts que la verité”. C’est évident que parfois c’est assez délicat de saisir la vérité , mais je n’ai aucune objection à faire à des gens qui publient leurs opinions honnêtes »

C’est ça que j’ai essayé de faire, mes chers lecteurs, avec cette série d’articles: publier mes opinions honnêtes.

Malgré mes efforts et ceux de quelques autres auteurs, Giacomo Antonini reste un mystère. Professeur Mimmo Franzinelli l’appela ‘l’ineffabile Antonini’. Pour son implication dans l’épisode Rosselli: on ne se demande pas seulement: “Moussia l’a-t-elle su?”, “Karin l’a-t-elle su? ”, mais aussi: “Reijnier Flaes, son meilleur ami,  l’a-t-il su?’,  “Alberto Moravia l’a-t-il su ?

Moravia  avoua à un journaliste que son livre et le film, “Le Conformiste” , étaient bel et bien basés sur les assassinats des frères Rosselli,  ses cousins juifs. Pourtant il resta l’ami d’Antonini et il n’a jamais admis qu’Antonini fut le modèle pour son protagoniste Marcello Clerici.

Manque-t-il encore une information vitale ?

Et pour Moussia: quelle femme ! L’histoire de sa vie est une mini-histoire de l’époque des révolutions et guerres européennes du vingtième siècle

 

FIN

Print Friendly