Moussia et Alberto Magrini à Venise, 1944

Après la Seconde Guerre Mondiale, Flaes visita son ami Gino Antonini à Paris à la première occasion.

Ils ne s’étaient pas vu l’un et l’autre depuis septembre 1938. Flaes avait passé des années mouvementées: interné dans la légation néerlandaise à Pékin par les japonnais, évacué vers Mozambique pendant un échange de diplomates entre Japon et les pays de l‘ouest, une brève période chez le gouvernement néerlandais à Londres et puis un séjour de quelques années à Lisbonne, centre d’espions et noeud de passage de réfugiés, de 1943-1945.

En décembre 1945, il fut affecté  à Varsovie, une ville détruite. Il chercha Gino et Moussia à Paris pendant son premier congé annuel. Il nota ce qui suit dans son journal (dont il dit toujours que ce n’était pas un journal mais une liste ‘d’annotations mnémotechniques’):

“ 20 octobre 1946. Arrivé à 8 heures à Paris où Gino m’attend. Descendu à l’Hôtel Bristol, été me promener avec Gino vers le Rond Point des Champs Élysées. Avons parlé jusqu’à 11 heures.

“ 21 octobre: Visite Moussia et Gino à 6 Square Henri Pâté. Mousia au lit, enrhumée. Les deux pas changés, on a repris la conversation sans rupture, comme si on l’avait interrompu hier. Gino récapitule ses aventures depuis 1938. Stefani jusqu’à juin 1940, puis une année à Rome, quelques mois à Berlin, encore Rome et encore Paris jusqu’à l’armistice [entre Italie et les Alliés, 3 – 8 September 1943].

Internement. Envoyés vers Italie – la vie dans les camps –refoulement [Flaes utilise le verbe français] vers Venise – retour en France après septembre 1944. Des difficultés successives dans plusieurs prisons françaises, finalement la stabilisation au printemps de 1945. Depuis: actif dans le monde d’édition, il est devenu réprésentant d’une maison d’édition à Milan. Ai revu ‘Le Condottiere’, pendu au mur de leur salle à manger. Sommes partis en ville, des expositions etc.”

“ 23 octobre 1946. Déjeuner chez les Antonini, avec Père Teilhard de Chardin [ami de Flaes à Pékin]. Père T.  est de retour de Chine depuis le printemps, il reste à Paris encore une année. Très beau sympa vieillard, n’est changé en rien. La vieille France [sic]. Plus captivant que jamais dans son apparence, sans qu’il dise beaucoup ou que l’on puisse expliquer d’où vient son charme. Très homme du monde, très indulgent  et large [sic, en français]. Rien de mielleux, rien d’intransigeant,  tout plein de petites blagues et, de temps en temps, une belle phrase, une pensée poétique.”

{Avant de continuer, voici un bref résumé historique:

Après la chute de Mussolini en juillet 1943, un nouveau gouvernement italien commença des négociations secrètes avec les Alliés, qui avaient poussé les forces italiennes hors d’Afrique et envahi la Sicile. L’armistice fut accordé le 3 septembre et publié le 8 septembre. L’armée allemande rapidement occupait l’Italie. Le 12 septembre Mussolini était libéré d’une prison du Nord d’Italie par un commando de parachutistes SS sous Otto Skorzeny. Le 23 septembre 1943, Mussolini proclama la RSI, La Repubblica Sociale Italiana, dite la république Salò (une petite ville au bords du Lac Garda), en réalité un gouvernement fantoche d’Allemagne.}

Les notes de Flaes étaient vraiment un peu sommaires.  Dans ses notes autobiographiques dictées quelque peu d’années avant sa mort en 1983, Antonini donne un compte-rendu plus détaillé et assez sensationel de cette époque.

En septembre 1943, après l’armistice d’Italie, le personnel de l’ambassade italien à Paris était déclaré ‘personae non gratae’ par les Allemands. Les Antonini partirent, dans un groupe d’Italiens diplomatiques et semi-officiels, de la gare de l’Est et furent emprisonnés au camp de concentration de Vittel dans les Vosges. De là,  ils furent échangés contre des Allemands et incarcérés au camp de Salsomaggiore par le gouvernement Salò.  En décembre 1943, un officiel du gouvernement néo-fasciste leur donnait permission de continuer leur détention à Venise, en forme d’assignation au domicile d’Alberto et Dirce Magrini, amis d’Antonini, en ajoutant que le nom d’Antonini était sur une liste d’otages destinés à être tués au cas d’une attaque de Venise.

Dès que la nouvelle de la libération de Paris (août 1944) soit parvenu à Venise, les Antonini furent détenus à nouveau et transféres vers la Vallée Stura en Piemonte, près de Cuneo. Au début emprisonnés à Forte Vinadio, puis dans une auberge à Vinadio-les-bains, tout près de la frontière française.

On pourrait se demander pourquoi Antonini, qui avait fait son devoir d’Italien (de son propre point de vue) par son travail à Paris en capacité de correspondant de Stefani et attaché de presse de l’Ambassade italien,  fut pris en otage par le gouvernement neo-fasciste de  Salò. Je pense que ça s’explique parce que Mussolini se méfia énormément de l’Agence Stefani qu’avait été sous les ordres du Ministre d’Affaires Etrangères, Galeazzo Ciano, son propre beau-fils. En juillet 1943, ce beau-fils avait voté en faveur de sa déposition.

Quand la republique Salò fut instituée, le 23 septembre 1943, le chef d’Agenzia Stefani, Roberto Suster, fut renvoyé, pris en otage et emprisonné en octobre, dans une prison improvisée dans le Monastère de San Gregorio, avec maints autres otages italiens. Nous avons vu dans les articles précédents que Suster était l’ami et protecteur d’Antonini. Antonini et Suster avaient bien raison de se méfier de Mussolini. Galeazzo Ciano fut jugé pour trahison et exécuté le 11 janvier 1944 à Livourne, d’une balle dans la tête.

De Vinadio, Moussia et Gino s’évadaient et traversaient les Alpes vers Saint-Étienne-de-Tinée. Profitant de la présence de forces franco-américaines qui avaient justement libéré le sud de la France en l’Opération Dragon, ils firent du stop en véhicules militaires à Marseille et ensuite à Lyon, d’où ils atteignirent leur appartement au 6, Square Henri Pâté, Paris.

Deux jours après leur arrivée, Giacomo Antonini était arrêté par un ‘Comitato italiano di Liberazione’ (Comité italien de la libération) et conduit vers une clinique transformée en bureau dans la rue des Bleuets, 11e Arrondissement. Cinq “juges” interrogeaient Antonini durement, en lui tenant une mitraillette dans le dos.  Le Comité italien de Libération était une organization multi-parti établie en Italie en Septembre 1943, mais selon Antonini, ses géôliers étaient des communistes sous les ordres directs de la NKVD russe, intéressés dans son implication dans Giustizia e Libertà et la mort des frères Rosselli.

Je dis toujours que la réalité est souvent plus improbable que la fiction, certainement dans le cas de la vie de Moussia :

La couturière de Moussia était la maitresse du commissaire de police du onzième Arrondissement de Paris. Il téléphona au Comité italien de la libération en les avertissant qu’Antonini était sous la protection du gouvernement français, ce que causa la consternation parmi les ‘juges’. Puis Mousia se présenta, avec toute la fureur dont elle était capable, en abasourdissant le chef juge, en exclamant qu’ayant affronté Yagoda, l’ancien chef de la NKVD  en 1927 (voir article 35 ), elle certainement n’avait pas peur de lui!

Bientôt, Antonini comprit ce que voulait dire, ‘être sous la protection du gouvernement français’: il était transféré par la police française au commissariat de la rue saint Ambroise et puis emprisonné à Drancy avec tous les politiciens et artistes collaborateurs et, vers la fin de 1944, dans la prison de Fresnes. Son procès eut lieu en janvier 1945. Son avocat était Maurice Garçon, qui réussissit à obtenir sa libération le 8 février, l’accusation de collaboration ayant été rejetée principalement  car il avait sauvé les vies d’un juif et d’un non-juif des mains de la Gestapo (voir l’article 48).

Mais les soucis d’Antonini n’étaient pas encore finis.

À Rome, un procès était en cours depuis 29 janvier 1945, devant La Haute Cour de Justice pour la punition de crimes fascistes, couvrant, entre autres crimes, l’assassinat des frères Rosselli. Pendant ce procès, il fut établi clairement que Galeazzo Ciano avait ordonné cet assassinat, avec le consentement conscient de son chef de cabinet Filippo Anfuso. Le verdict était prononcé le 12 mars 1945. Tous les accusés étaient déclarés coupables.

Filippo Anfuso (voir article 48) était condamné à mort (par contumace, il s’était fui en France, puis en Espagne), le Général Mario Roatta,  Colonel Santa Emanuele, Major Roberto Navale à l’emprisonnement à vie. Mais Roatta s’était enfui d’une clinique le 3 mars et se sauvait en Espagne. Quelques années après, tous les quatre étaient hommes libres, en Italie, leur convictions renversées. Ni le rôle de l’OVRA, ni le nom d’Antonini, ne firent surface pendant le procès.

En France, les neuf auteurs du crime, membres de La Cagoule, furent réappréhendés (en 1940, le gouvernement Pétain les avait libérés) et firent des confessions détaillées en 1945. Le procès eut lieu en octobre 1948.  Jean Filliol était condamné à mort par contumace (il s’était enfui en Espagne), les autres à des peines variées. Mais quelques ans plus tard, tous étaient libres. Ni le rôle de l’OVRA, ni le nom d’Antonini, ne firent surface pendant le procès.

Giacomo Antonini pouvait respirer.  Mais pas pour longtemps. En juillet 1946, à sa grande consternation, son nom était sur une liste de fiduciari de l’OVRA, publiée dans la Gazette Officielle de l’Italie (article 42).

Il a maintenu pendant toute sa vie que cette inclusion était fausse, manipulée par des anciens collègues jaloux qui continuaient de le poursuivre de leurs calomnies. Probablement il comptait sur une disparution définitive de ses rapports à l’OVRA. Mais ces rapports ne furent pas détruits, ils somnolaient dans les archives de l’état, à Rome. Quelques quinze années après sa mort, ils ont été réveillés par plusieurs historiens italiens. J’ écrirai quelques mots en plus à ce sujet dans l’article prochain.

 

Grâce au panneau d’annonce sur la photo, j’ai pu reconstruire que ces photos étaient prises pendant le Biennale de Venise, le 11 septembre 1951. C’était le jour de la première mondiale de l’opéra The Rake’s Progress (‘la Carrière d’un libertin’) d’Igor Stravinsky sous la direction du compositeur, avec Elisabeth Schwarzkopf. Moussia était l’ami des Stravinsky (chez lesquels elle avait logé plusieurs mois en 1940, à Beverly Hills, article 47 ). Gino Antonini était grand amateur et connaisseur d’opéra. Vera Stravinsky mentionna, dans un livre de photos, de belles rencontres avec ‘le Conte et la Contesse Antonini’ à Venise, mais sans mentionner la date). On voit dans l’inscription de Moussia au dos de la seconde photo une référence à Dirce et Alberto Magrini, leurs hôtes en 1944. Dans ma série d’articles j’ai publié beaucoup de photos de Moussia, dont celles des années 1920 sont les plus belles. Mais sur aucune photo ancienne elle n’a l’air aussi détendu et heureux que sur cette photo.

 

Vers la fin de 1945, les efforts littéraires d’Antonini d’avant guerre, en particulier le reseau de connaissances littéraires qu’il avait bâti continuellement, s’avéraient     payants.

Un grand éditeur italien de Milan, Valentino Bompiani,  l’engagea comme son agent plénipotentiaire en France, à salaire fixe.

Une décison géniale.

Bompiani visita Paris en l’hiver de 1946 et fut introduit partout par Giacomo Antonini. Avec l’aide d’Antonini, il put s’assurer en 1946 et 1947  des droits en Italie d’oeuvres Françaises classiques en traduction, comme celles de Proust, Flaubert, Balzac, Chateaubriand, mais plus important encore, les droits de publier en traduction, les oeuvres d’Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Jean Giono, André Malraux, Jules Supervielle, Julien Gracq et maints autres ‘modernes’. En outre, Antonini lui ouvrit le marché Français pour ses auteurs italiens modernes.

Déjà en 1947, Antonini reçut de Bompiani une forme additionnelle de rémunération: des commissions,

Finalement, la situation d’Antonini semblait de se stabiliser.

 (à suivre)

 

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