Le double meurtre des frères Rosselli précipita la fin de l’implication d’Antonini avec l’OVRA et ses revenus liés. Il intensifia ses efforts pour écrire pour des revues et des journaux littéraires en Italie et pour représenter des maisons d’édition italiennes. Cela aurait été impossible sans être membre du parti. Le 18 d’août 1938, il s’inscrivit comme membre du Parti National Fasciste d’Italie.

Durant l’année 1938, Flaes rendit visite aux Antonini fréquemment, comme en témoignent les maintes notes dans son journal, sur des discussions littéraires et des idées pour des nouvelles.

En février, Flaes, sa femme et sa belle-mère suisse, séjournèrent à Paris avant le départ des femmes par train, vers la Suisse. Avec les Antonini, il explora le Marché des Puces, où Moussia chercha quelques meubles pour le nouvel appartement. En mai, il assista à une fête dans leur appartement, une ‘soirée russe’, avec (je cite) “quelques émigrés bizarres, des gens de stature, mais émaciés, apathiques ; une atmosphère sinistre”.

En juin, Antonini devint le parrain du deuxième fils de Flaes, Eric. Le 4 juin, Flaes le chercha à la gare de Worb en Suisse, où il arrivait de Lausanne, avec Natasha. Le baptême eut lieu le lundi de Pâques, le 5 juin 1938. Les deux visiteurs partirent après quelques belles journées.

Flaes rendit de nouveau visite aux Antonini à la fin juin puis en août. Il y palpa une atmosphère nerveuse. Ses brèves notes ne sont pas très claires. Il mentionne quelques beaux dîners avec eux, dont Natasha, à L’Aigle Noir. Ensuite, il note que Moussia n’allait pas bien et était très nerveuse. Il ne comprit pas pourquoi mais cite un problème de « ses papiers pas en ordre » et l’arrivée imminente de son ancien mari Alexander Borovsky, pour discuter du futur de leur fille Natasha, face à la menace antisémite et d’une guerre en Europe.

Le 12 septembre, il dîna dans un restaurant tchèque, avec les Antonini. En rentrant chez eux, dans la rue, ils achetèrent le numéro spécial d’un journal avec le texte d’un discours de Hitler, sur la question  de la ‘Région des Sudètes’. Je cite de son journal:

“Atmosphère désagréable. Teneur alarmante bien que pas menaçante. Les gens sont dans la rue en petits groupes, dans le pénombre, sans beaucoup de discussion, étrangement calmes, une tension silencieuse mais palpable.”

Borovsky vint le jour après et Flaes prit le déjeuner avec Antonini dans un restaurant italien. En rentrant, ils retrouvèrent Moussia et Borovsky “dans un état de forte agitation. Les nouvelles sont alarmantes, des ‘amis journalistes’ d’Antonini à l’appareil, on parle d’une mobilisation partielle, Borovsky se demande s’il devrait annuler sa tournée en pays nordiques. Un état d’esprit de départ, de décomposition et d’insécurité : quelles menaces invisibles pourraient suivre.”

Le 14 septembre, il prit un excellent déjeuner avec les Antonini au Restaurant Moscou. Après “Gino doit se rendre à la Sûreté à cause du cas insensé d’assassinat de l’année passée.”

Cette remarque est très significative dans le cadre de mes recherches. Pourquoi la Sûreté voulait de nouveau interroger Antonini ? Ils avaient élucidé les meurtres des Rosselli déjà en janvier, ayant prouvé que les assassinats avaient été commis par la Cagoule et étaient satisfaits qu’Antonini n’était pas impliqué.

Je pense que la réponse à cette question est fournie par l’arrestation, peu après, le 20 octobre 1938, de Vincenzo Bellavia, chef du réseau d’espionnage de l’OVRA à Paris et de sa “taupe” à la Sûreté, Jules Rakowski (voir l’article de presse américain ci-dessus en ignorant les fautes dans les noms). Le réseau d’espionnage de l’OVRA en France fut démantelé et Bellavia expulsé vers l’Italie en 1939.

Étonnamment, Antonini ne fut ni arrêté ni expulsé. Je me demande si c’était le résultat de sa coopération avec la police, en août. Il craignait certainement d’être arrêté et expulsé lui-même.

Le réseau ayant été démantelé, les noms d’Antonini et l’autre collaborateur ‘littéraire’ de l’OVRA, Dino Segre (Pitigrelli), furent rayés des listes de l’OVRA en 1939.

Donc, à mon avis, ces événements montrent pourquoi le ménage Antonini était dans un tel état de nerfs en août et septembre. C’est à ce moment que les deux couples planifièrent un arrangement, ratifié peu après par le Ministère des Affaires Étrangères néerlandais. Les Antonini accompagneraient les deux fils de Flaes et leur gouvernante suisse à Pékin en février, 1939, après Flaes et Marguerite de Herrenschwand, sa femme suisso-hollandaise, auraient fait une tournée par les Indes orientales néerlandaises, en route vers un nouveau poste en Chine, laissant leurs enfants aux soins de la grand-mère en Suisse dans l’intervalle. Sans doute les Antonini auraient continué leur voyage  de Chine vers les États-Unis. Mais le projet fut annulé par Flaes, depuis Batavia (maintenant Jakarta), quand la situation en Chine se détériora.

Le plan suivant, dont Borovsky, juif de naissance, connut les détails dès le début : les Antonini essaieraient d’émigrer vers les États Unis au cas où Hitler attaquerait la Pologne (où vivaient des parents de Moussia), devenant une menace pour la France et sa population juive en particulier. Alexandre Borovsky tenterai, lui, de fuir seul, probablement vers l’Argentine.

Mais une complication émergea par surprise. Antonini, encore sans emploi stable, fut embauché comme correspondant international, par son bon ami Roberto Suster, Chef du bureau parisien d’Agenzia Stefani. Stefani était le bureau de presse et de propagande de Mussolini, sous le Ministre des Affaires Étrangères, Galeazzo Ciano, le beau-fils de Mussolini.

Né en 1895, le polyglotte Suster avait la confiance de Mussolini, qui lui confiait des missions confidentielles internationales. Cela explique pourquoi il fut transféré fréquemment, successivement en Allemagne, en Russie, en Chine et au Japon, en Perse, aux Balkans, en pays Baltiques et à Prague, avant d’arriver à Varsovie en 1933. Il y occupa simultanément les positions  d’Officier de Presse à l’Ambassade italienne,  correspondant de Stefani, secrétaire politique des italiens fascistes en Pologne, et éditeur de la revue ‘Italia-Polonia’. Suster parlait couramment le russe et le polonais et originellement avait une femme russe.  Je pense que c’était en Pologne que les Antonini l’ont rencontré le premier.

 

Le 1 juin, 1940, en pleine guerre, Moussia et Natasha prirent la mer de Gênes, à bord du paquebot de luxe SS Manhattan (voir photo ci-dessus), les costumes et les cravates d’Antonini dans leurs malles. Ce n’est pas clair : soit il eut déjà un problème pour obtenir un visa d’entrée aux États Unis pour Antonini, soit on avait décidé qu’il suivrait les deux femmes plus tard.

Puis, l’Italie déclara la guerre, 10 de juin 1940.

Selon les mémoires qu’Antonini dicta peu d’années avant sa mort, il s’enfuit vers l’Ambassade d’Italie à Paris, avant d’accompagner  le personnel de l’ambassade dans un train spécial pour les diplomates vers Genève, où le groupe fut échangé contre des diplomates français (l’armistice ne fut signé que le 22 juin). De là, il voyagea vers Rome où il retrouva Suster et les deux s’installèrent dans l’Hotel Luxor.

À Rome, il essaya sans succès d’obtenir un visa d’entrée aux États Unis. Le consul Américain lui avoua qu’un visa était impossible pour lui, un italien, car il n’était pas juif. Roberto Suster fut promu à la position de Directeur de Stefani à Berlin. Antonini, qui parlait l’allemand couramment,  le joignit le 15 août 1940. À Berlin, il essaya à nouveau d’obtenir un visa américain (les États Unis n’entrèrent en guerre qu’en décembre 1941). Sans succès.

Le 27 septembre 1940, il fut présent pendant la cérémonie de signature du Pacte Militaire Tripartite entre l’Allemagne, l’Italie et le Japon (L’Axe), avant de rentrer à Rome.

Apparemment, lui et Moussia se décidèrent après quelques mois : Moussia ferait une tentative pour rentrer à Paris, après avoir mis sa fille à l’école. En février 1941, Antonini demanda son ami Suster de convaincre ses supérieurs de le transférer à Paris. Toujours selon les mémoires d’Antonini, Suster lui notifia que Ciano ne voulait pas qu’Antonini quitte Italie, car il était notoirement pro-français et pro-anglais. Pourtant, Suster persuada finalement le nouveau chef de l’OVRA, Carmine Senise, successeur d’Arturo Bochini (mort 22 novembre 1940), d’agréer le retour d’Antonini à Paris.

Jusqu’à récemment, je savais déjà, de sources différentes des mémoires d’Antonini, qu’aux États Unis, Moussia avait retrouvé quelques amis de son passé. A l’été 1940, elle passa quelques mois chez Igor et Vera Stravinky, à Beverly Hills. À New York, elle parvint à retrouver son premier mari Vladimir Baranovsky et sa femme Fern. Pendant les années suivantes, ce couple merveilleux s’occupait de Natasha pendant des weekends ou vacances.

Alexandre Borovsky aussi réussit à fuir la France et arriva à New York via l’Argentine.  Entretemps, Moussia avait inscrit Natasha au Sarah Lawrence College à New York. Au suivant, il se passa une des maintes aventures extraordinaires qui ont caractérisé la vie de Moussia. Cette femme intrépide fit face aux U-Boote, les sous-marins allemands, pour retrouver son Gino bien aimé, en pleine guerre. Mais elle tomba sur un obstacle inattendu.

Antonini dit, dans ses mémoires, que Moussia partit de New York par un bateau espagnol à destination de Bilbao, planifiant de voyager vers Paris ‘par les Pyrénées’ (surement par Hendaye et Saint-Jean-de-Luz). Les Services Secrets Britanniques firent débarquer Moussia à Bermuda et l’internèrent, car elle était « l’épouse d’un confidant de Galeazzo Ciano”.

Après deux mois dans un camp d’internement, elle fut relâchée, le résultat du tirage de maintes ficelles. Les efforts combinés de quelques amis américains d’influence et du Saint-Siège (alerté par Alessandro Lessona, ex-ministre italien des Affaires africaines). Finalement, elle arriva à Paris au cours du printemps de 1941, retrouvant son mari en pleine action en deux positions de travail (le sujet de mon article prochain).

Jusqu’à ce point, j’ai suivi le compte-rendu d’Antonini. Mais, étant dans la position extraordinaire d’avoir à ma disposition plusieurs archives et sources personnelles, je suis ravi de vous raconter une version différente que je trouvai il y a très peu, selon les souvenirs de Borovsky. En l’été de 1940, des critiques jubilantes de ses concerts  dans les journaux de Buenos Aires, avaient atteint New York et le fameux impresario Sol Hurok l’invita à venir aux États Unis.

Buenos Aires 1940, de gauche à droite les pianistes Mieczyslaw Munz, Alexander Borovsky et Claudio Arrau, et les chefs d’orchestre Gregorio Fitelberg & Alberto Wolff.

À New York, il retrouva sa fille, toute seule.

Le compte-rendu suivant, que je n’ai pu trouver que très recommencent,  sera apprécié spécialement par les lecteurs fidèles qui ont suivi cette série dès le début.

Dans les années 1950, Borovsky écrivit dans ses Mémoires :

“Ma fille était venu à New York toute seule, sans sa mère. Je ne savais pas quoi faire avec elle. Je devais partir vers l’Amérique du sud et voilà, elle, ma fille de seize ans. Impossible de l’emmener en tournée, je n’avais aucune idée où elle pourrait loger. C’était une situation que m’abasourdissait. J’expliquai à ma fille que j’étais obligé de partir et ne pouvais pas l’emmener. Et elle le compris bien. Elle me dis qu’elle resterait à New York toute seule, si seulement je pouvais lui trouver un lieu pour rester. Avec le temps, elle serait capable de trouver une Université et de vivre sur le campus.

Une de mes connaissances suggéra de placer ma fille dans une maison internationale d’étudiants, me promettant qu’elle ferait les arrangements nécessaires. Avec cette promesse, je quittai ma fille, qui allait séjourner quelques jours chez un ami très ancien de mon ex-femme [C’était Vladimir Baranovsky, le premier mari de Moussia; on se demande vraiment si le discret Borovsky ne savait ! ] et c’est comme ça que je la laissa à New York.

Je me souviens que, quand ma fille appela sa mère à Los Angeles, pour dire qu’elle restait à New York, sa mère était furieuse, hors d’elle.  Mais qu’attendait elle de plus de moi ? Une minute plus tard, le téléphone sonna, un appel de Los Angeles, plein de reproches et d’insultes. Ensuite ma fille appela sa mère à nouveau, lui priant de comprendre la situation et d’avoir confiance : rien de mal ne se passerait avec elle. Il y eut plein d’appels cette nuit. Je m’imagine le montant d’argent colossal dépensé sur ces discussions, entre l’écouteur du téléphone à un bout à New York  et l’autre a Los Angeles … [ … ]

Puis je partis par train à Chicago, en brève tournée. [ … ] À Chicago, j’avais la chance de rencontrer mon ex-femme Maria à temps à la gare, elle en route de Los Angeles à New York d’où elle voulait partir pour joindre son mari à Paris. Elle avait déjà accepté mes plans pour notre fille et fut aimable avec moi, contente que j’avais pu planifier mon départ de New York de telle façon que je pouvais la voir.

En la regardant derrière la fenêtre du train démarrant, je me demandai si je la reverrais encore dans ma vie, dans le futur. Elle était encore une très belle dame, mais je ne regrettai pas que nos chemins s’étaient séparés de l’un et l’autre.”

Ensuite, Alexander Borovsky partit en une tournée six mois à travers Amérique du Sud et les Caraïbes. Quand il rentra, il retrouva sa fille et constata qu’elle avait déployé des initiatives impressionnantes. Elle avait réussi à être inscrite à Sarah Lawrence College, toute seule.

“Elle me raconta qu’elle avait écrit des lettres à plusieurs universités, expliquant qu’elle avait fui la France avec sa mère qui était rentré pour joindre son mari à Paris, qu’elle ne voulait pas importuner sa mère ni son père pour les frais de scolarité etc. Et chercha une bourse.  Elle avait eu beaucoup de succès, ayant reçu des offres de deux universités dont elle avait choisi Sarah Lawrence College.”

Borovsky ajouta: “Elle était très douée linguistiquement, elle pouvait parler six langues couramment. Elle était née et avait grandit à Paris où elle apprit le Français, puis déménagea vers Berlin où elle devait parler l’Allemand à l’école. Elle visita souvent le domaine de sa famille maternelle en Pologne, où elle apprit le Polonais. Elle parlait le Russe car ses parents préféraient parler en russe à la maison. Finalement, elle apprit l’Italien car le nouveau mari de sa mère était un Italien et elle était souvent en Italie avec lui.”

[ … ]

Ensuite il continua avec une révélation assez surprenante:

“Au cours des conversations avec elle, je découvrit qu’elle avait été fauchée longtemps. POURQUOI ? Je me le demandai, car je l’avais quitté avec de l’argent sur son compte, suffisant pour au moins six mois. Enfin, j’arrivai de tirer d’elle l’histoire suivante. Sa mère avait embarqué sur un bateau vers Europe, je ne sais pas le nom de la ligne ni le port de destination.

En tous cas, ce bateau devait stopper à Bermuda pour une contrôle des autorités britanniques. Lors qu’ils virent le nom italien que sa mère acquit par son mariage, ils l’arrêtèrent et l’internèrent dans un camp. Pendant trois mois elle essaya d’obtenir la permission de continuer son voyage vers l’Europe, vers son mari, et quand finalement elle fut permise de partir, il lui manquait de l’argent pour prendre le deuxième bateau.

Elle ignorait où je me trouvai ou, peut-être, ne voulait rien me demander, dans tous les cas elle écrivit à sa fille expliquant sa situation. Sans délai, ma fille lui envoya son propre argent, que j’avais laissé avec elle. Cela aida sa mère énormément, et bientôt elle fut de retour à Paris, sous la puissance des Nazis à ce moment. C’était un geste merveilleux de la part de ma fille, d’autant plus qu’elle ne m’en dit rien – je dus tirer l’histoire d’elle petit à petit.”

Donc, mes lecteurs fidèles, après l’écriture de quelques quarante articles avant la découverte de cette histoire, je vois Moussia dans une optique un peu différente. Vraiment, on peut dire qu’elle était une femme particulière.

États Unis, septembre 1940. Alexandre et Moussia (à Chicago ? Pas à la gare !) et Natasha à l’âge de seize ans, à New York

(à suivre)

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