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L’été de 1937, l’ambiance:
26 Août 1937. La Guerre Civile Espagnole est en pleine furie depuis plus d’un an. Les troupes italiennes du Général Anibale Bergonzoli (‘Barba Elettrica’) pénètrèrent dans la cité de Santander, sous les regards du jeune diplomate/écrivain néerlandais Flaes/Terborgh et ses trois amis journalistes de droite qu’il appelle, dans son journal,  ‘les messieurs de la Presse Mondiale’: Hubert Hermans (reporter pour quelques journaux néerlandais catholiques), Paul Werner (un journaliste suisse qui plus tard couvrit la guerre en Finlande et suivit l’Armée allemande en Russie) et un photographe de presse lettonien, Timuszko, dont je ne connais pas encore les détails. Les quatre amis suivirent l’armée italienne dans la voiture de Flaes, parmi un convoi de journalistes italiens. En février 1948, il nota dans la marge d’une page de son livre justement paru « La Vision de Peñafiel’) :

« Des hurlements en l’air et des explosions à notre droite. Les derniers grenades lancés d’un ancien canon de terrain par un colonel Rouge, le dernier à résister, le jour de l’occupation de Santander. Ils hurlaient par-dessus nos têtes quand, à la recherche du général italien en commande, Bergonzoli, nous nous fûmes aventurés en no-man’s land, quelques kilomètres en avance des troupes italiennes. Heureusement, les Rouges se furent battu déjà en retraite lelong les chemins côtiers. »

Un an avant, Carlo Rosselli lutta aux côtés des Républicains avec son ‘Bataillon Matteotti’, formé d’italiens antifascistes. Son cri par la radio de Barcelone “Oggi en Spagna, domani in Italia” a bien pu sceller son sort.

Dans son journal, Flaes/Terborgh décrit son implication dans plusieurs aventures pendant la Guerre civile en Espagne. Ces épisodes seront sujet d’une autre série, dans le futur. Je trouvai dans ses archives un petit tas de ving-six négatifs 35 mm  Leica coupés individuellement de leurs pélicules, cachés dans une envelope pliée  du ‘Bar Basque’ à Saint-Jean de Luz, lieu de rencontre des diplomates et des journalistes de la gauche et de la droite, pendant cette guerre.

Les images impressionantes, style Robert Capa, illustrent la chute de Teruel (février 1938). Les photos furent toutes prises du côté nationaliste, probablement par Timuszko, inclus la photo ci-dessus..

Pendant la Guerre Civile, Flaes, avec l’accord silencieux du gouvernement néerlandais, fut impliqué dans les fuites du territoire Républicain de plusieurs membres de la famille Sartorius. En Octobre 1936, également dans celle de Ramón Serrano Suñer, beau-frère de Franco, d’un hôpital (en déguisement de femme, dans la voiture d’un assistant de Flaes), lui donnant refuge temporaire dans des locaux de la délégation néerlandaise à Madrid. Le fameux endocrinologiste dr. Gregorio Marañon, républicain de coeur mais ayant horreur des actes violents des deux côtés, avait cooperé et dut quitter l’Espagne.

En décembre 1936, à Paris, Flaes rendit visite dr. Marañon , en lui présentant Antonini.

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L’amitié de toujours entre Giacomo Antonini et Reijnier Flaes, s’épanouit entre mars 1935 et septembre 1938 quand Flaes partit vers Pékin. Cette amitié fut renouvelée immédiatement après la Guerre. Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas pu trouver de pistes menant à penser que Flaes ait connu les relations entre son ami et l’OVRA. Mais sûrement il savait qu’Antonini était actif chez Giustizia et Libertá et connut Rosselli. En 1936, il reçut une lettre d’Antonini dans laquelle il expliquait qu’il considérait déménager à Londres, où se trouvait un bureau de GeL.

Flaes était diplomate de carrière et apolitique au sens qu’il ne vota jamais, ne fut  membre d’aucun parti politique et ne s’exprimait jamais sur ses convictions politiques. Mais sans doute ses convictions étaient très conservatives, donc de droite, étant farouchement hostile au communisme bolchevique, comme les Antonini. Dans ces journaux, il qualifiait toujours les socialistes de ‘Rouges’. Une fois, il fit remarquer à un ami qu’il ne se trouvait à l’aise qu’avec des gens “nés avant la Grande Guerre” comme lui-même, car ils voyaient le monde différemment des générations suivantes.

Son fils, mon ami, plaisanta une fois alors que lui-même était ami du Premier Ministre portuguais socialiste Mario Soares  (il était diplomate comme son père et, parlant le Portuguais couramment, était stationné à Lisbonne pendant la Révolution des Oeillets en 1974) mais que son père, par contre, au moment de sa retraite au Portugal, avait reçu une haute décoration du dictateur Salazar (et avait été décoré avant par Juan Peron quand il était en poste en Argentine).

Flaes, sa femme Marguerite et les Antonini se fréquentèrent dans les années 1935-1938, le plus souvent à Paris, où ils avaient l’habitude de diner ensemble au restaurant russe “Moscou” et d’aller le théatre (exemples: ‘La créature’ par Ferdinand Bruckner, régie de Georges Pitoëff in 1935,  et Louis Jouvet en L’École des Femmes de Molière en 1936). Flaes aimait emmener son ami ‘Gino’ en voiture dans des excursions de plusieurs jours, traversant la campagne de France, visitant des châteaux et des musées, tout en parlant de littérature et de politique en route.

Pendant la même époque, Antonini rencontrait fréquemment Carlo Rosselli et rapportait leurs rencontres en écrits détaillés à l’OVRA.

La Guerre Civile Espagnole éclata le 17 juillet, 1936. Les Nationalistes avaient le soutien moral de Mussolini déjà depuis 1934. À partir de novembre 1936, Mussolini soutenait Franco avec des troupes, des avions, de chars et d’autres équipements. Déjà le 4 Août 1936, Antonini écrivit à l’OVRA à Rome que Rosselli avait rendu visite à Malraux, justement rentré de Madrid par avion militaire. Je paraphrase :

“Rosselli suggéra qu’ils assemblent une force Rouge d’expédition à déployer en Espagne. Malraux rejetta l’idée et défendit celle de bombardements aériens. Rosselli ne comprit pas les objections de Malraux et organisa une intervention à lui seul, en organisant le ‘Bataillon Matteotti’” [Giacomo Matteotti était un socialiste italien, assassiné par les fascistes près de Rome en 1924]

Pendant  sa campagne en Espagne, Rosselli tomba malade (phlébite aux jambes) et rentra en France le 7 janvier 1937. Antonini lui rendit visite dès le 11 janvier. Il rapporta comme suit à l’OVRA à Rome :

“Hier soir je retrouvai Carlo Rosselli allongé sur deux chaises. Il me raconta ses malheurs inclus une attaque de phlébite à cause de la humidité et des efforts physiques du début de novembre. C’est la réapparition d’un ancien problème d’inflammation d’il y a 25 ans, lié à une opération qu’il avait du subir. La maladie l’avait forcé à quitter le front et de passer un mois au lit. […] Il a maintenant accepté les conseils médicaux et réalise qu’il doit prendre un repos complet et bien long. Les médecins lui ont dit que pour éviter des complications dans le futur, il est impératif de prendre le temps de guérir complètement. Cette perspective a sécoué un peu son moral combattif au moment où il pensait que sa présence en Espagne est plus importante que jamais. Le départ du front le déprime mais après quelques jours de moral au plus bas, il se remonte. Sa femme insiste pour qu’il quitte Paris. Elle veut l’emmener vers Montreux mais c’est impossible à cause de son expulsion il y a quelques ans. Il préfère d’aller sur la Côte d’Azur, mais le climat là-bas ne convient pas à sa femme. Le lieu meilleur pour une cure de repos est Bagnoles d’Or, mais la saison là-bas ne commence qu’en mai, donc maintenant ils réfléchlissent à un séjour en Suède. Ils ne se sont pas encore décidés. “

Ce rapport d’Antonini fut le premier à mentionner Bagnoles d’Or et il continua de garder L’OVRA au courant. Par la suite, dans un rapport daté 15 mai 1937, il écrit que Rosselli planifia de terminer le journal Giustizia e Libertá et de le remplacer par une autre publication. Il ajouta :

“Dimanche 23 mai, Rosselli devrait partir vers Bagnoles d’Orne pour une cure de trois semaines. Il m’a paru pertinent de lui expliquer que je viendrai lui rendre visite là-bas.”

Les Rosselli furent assassinés 9 juin 1937. Les corps n’ont été retrouvés que le 11 juin. Marion, la femme de Carlo,  n’apprit la nouvelle de la mort de son mari que le 14 juin. Également, Bellavia ignorait ce qui s’était passé jusqu’à quelques jours après. Le 9 juin, le jour des meurtres, il informa son chef à Rome :

“Je vous prie de me permettre de vous rapporter que l’emarginato a écrit une lettre à notre collaborateur [Antonini] qui avait annoncé sa visite, lui demandant  de la différer par quelques jours, car son frère Nello est arrivé d’Italie pour séjourner avec lui. Rosselli demanda notre collaborateur de garder l’arrivée de Nello secrète. J’ai permis à notre collaborateur une visite dans une semaine, une visite déjà bien planifiée qui éclaircira les fameux bulletins de presse du Ministère de Presse et Propaganda […] dont j’ai parlé dans mon rapport précédant”            .

Au-dessous de cet écrit, quelqu’un de la Police Politique a annoté en crayon bleu : “È morto” – il est mort.

Six mois plus tard, la police française, qui avait infiltré La Cagoule, prouva qu’une équipe de cette organisation française d’extrême-droite avait perpétré les assassinats et que des membres de cette organisation avaient suivi les mouvements de Carlo Rosselli de près, déjà depuis l’automne de 1936. Marion Rosselli reconnut l’assassin principal parce qu’il était venu à la porte de sa maison une fois, en novembre 1936, posant comme vendeur de tapis.

Ni Bellavia ni Antonini ne savaient cela en 1937 et ils furent surpris par les meurtres comme tout le monde. Les assassinats probablement pesaient lourd sur la conscience d’Antonini. Une implication directe du régime de Mussolini devrait avoir été aussi probable pour lui que pour tous les autres. Mais il s’enfuit dans le déni en ce qui concerne sa propre complicité.

Les frères Rosselli furent enterrés le samedi 19 juin, 1937. Un cortège de 150 000 personnes suivaient les cerceuils de La Maison des Syndicats vers le cimetière Père Lachaise. Giacomo Antonini, en état de choc, doit avoir été présent, car son absence aurait été inexplicable pour la famille Rosselli et ses amis au Café Murat. Il arriva à Paris d’Amsterdam le jour même de l’enterrement et, le jour suivant, rendit visite à la veuve, Marion, pour lui présenter ses condoléances.

Au début de juin 1937, après que Carlos lui ait demandé de différer sa visite à Bagnoles d’Orne, Antonini partit vers Amsterdam. Après son retour une semaine plus tard que prévu,  il fut interrogé longuement par la police francaise, qui avait trouvé sa lettre à Rosselli, mais il put montrer la réponse de Rosselli et avait un alibi parfait, son séjour à Amsterdam.

La situation financière d’Antonini s’étant bien améliorée, il put commencer les préparations de son mariage.

Le 11 Août 1937, donc deux mois après les meurtres, Reijnier Flaes, sa femme enceinte Marguerite et le petit René, leur fils de deux ans, arrivèrent à Paris pour chercher une nouvelle voiture à l’usine Renault de Billancourt (“le modèle nouveau six cylindres couleur gris-vert”). Il nota dans son journal:

“Les Antonini ont déménagés au 6, Square Henri Pâté. Ils ont redécoré la maison avec des jolis meubles. Ils sont maintenant beaucoup mieux installés que dans la rue Corot. J’ai prêté à Antonini de l’argent pour financer les frais d’installation. Il attend en vain l’arrivée d’une expédition d’Amsterdam et demain il va partir vers Riga avec Maria, pour régler pour de bon ses affaires de mariage. Déjeuner avec Antonini. Écoutais son histoire sur ses difficultés avec la police en connection avec le meurtre de deux journalistes italiens, dont un était son ami et auquel il avait écrit une lettre seulement deux jours [sic] avant sa mort.

Le nouvel appartement appartenait à Moussia. Il était probablement une part de l’arrangement de son divorce avec Alexandre Borovsky à Riga en 1936 (Moussia et son mari précédant  avaient la nationalité lettonienne depuis 1926, voir article 33). Moussia et Gino partirent pour Riga le 12 Août 1937, par train sans doute, car ils n’avaient pas de permis de conduire. Ils se marièrent à Riga le 2 septembre 1937, immédiatement après le divorce d’Antonini.

Sur le chemin de retour à Paris, ils passèrent quelques jours dans la famille de Moussia à Wylongi, dans la maison ancestrale à Kazimiersz Dolny en Pologne, où Moussia introduisit son grand amour Gino à sa famille toute ravie. Dans les années 1970, Antonini raconta à André Dzierzynski (voir articles 5 et 7 etc) l’anecdote , que la famille le reçut chaleureusement, parlait français couramment et avait préparé des repas de campagne savoureux. Les paysannes qui servirent à table étaient nu-pieds et Antonini avait demandé : “pourquoi les filles ne portent pas des souliers ?” La tante de Moussia (la grand-mère d’André), tout étonnée, avait exclamé: “Je suppose qu’elles étaient nées sans !”

On m’a dit que les  trois photos de mariage ci-dessous, de l’album de Moussia, avaient été prises à Riga, le jour du mariage. André Dzierzynski et moi en doutons. C’est évident que les gens autour de la table et devant la porte sont des amis intimes français ou italiens. Nous pensons qu’il est très improbable qu’ils seraient venus par train ou voiture, à travers l’Allemagne et la Pologne, à Riga pour assister au mariage dans un pays inconnu.

En outre, Natasha , la fille de Moussia est présente (derrière Moussia et Gino). Or, elle était en pensionnat à l’école internationale de Brillantmont près de Lausanne et n’aurait pas pu avoir eu l’occasion de faire un tel grand voyage, seule, en ratant ses classes. Troisièmement, la voiture (une nouvelle Fiat-Simca 1937 ?) porte une plaque d’immatriculation italienne de la ville de Gênes (Genova). Sûrement la photo était prise par un ami italien qui conduisait la voiture.

André et moi croyons que Moussia et Gino, sur le chemin de retour à Paris, souhaitèrent recélébrer leur mariage avec leurs proches amis, pas loin de Lausanne, en France ou en Italie. Le plus probablement en Italie du Nord. Qui sont les hôtes? Je ne peux que deviner. Le monsieur riant à la tête de la table ressemble remarquablement à Roberto Suster, à cette époque correspondant à Varsovie de l’agence de presse de Mussolini, Agenzia Stefani (il était l’un des meilleurs amis d’Antonini et plus tard, son protecteur. Je reviendrai à lui dans les articles prochains). J’ai l’idée que la dame avec le grand chapeau est Sibilla Aleramo, auteur italienne, une des meilleures amies d’Antonini, qui avait 61 ans en 1937.

Je fais appel à mes lecteurs et lectrices, en particulier en France et Italie, pour m’aider d’identifier les gens sur ces images, probablement connus des cercles littéraires de la France et de l’Italie. On peut me contacter par email par cliquer sur ‘Contacter’ sous ‘Le curator’, à droite sur cette page.

(agrandir les photos en les cliquant)

(à suivre)

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