Giacomo Antonini à Toledo, Espagne, la photo prise par son nouvel ami, le diplomate et écrivain Reijnier Flaes (pseudonyme: F.C. Terborgh), 23 mars 1935

“Juger les choses avec le recul, c’est la plus exacte science”, me dit un ancien chef il y a longtemps. En effet, le plus grand danger pour un historien, en essayant de comprendre et expliquer pourquoi une personne fit un mauvais tour dans un passé lointain, est d’interpreter cette action avec sa connaissance de tous les événements qui la suivirent. Donc, je ferai de mon mieux de regarder la situation d’Antonini comme nous étions en janvier 1935.

Je répète : Antonini était issu d’un milieu d’éducation et de privilège. Il était déjà dans ses vingt ans quand Mussolini arriva au pouvoir. Sûrement il a vu clair dans la réthorique populiste et doit avoir eu des sentiments ambivalents sur le fascisme : souhaitant la  bienvenue de la préservation de l’ordre mais déplorant le populisme.

Au début des années 1930, ses amis Néerlandais le connaissaient comme un homme apolitique avec des opinions sur le fascisme italien assez objectives. C’est certain qu’à cette époque il n’appartenait pas au Parti National Fasciste de Mussolini. Donc, de ce point de vue, son faux pas semble être inexplicable. Mais les preuves aux Archives Centrales de l’État à Rome sont irréfutables.

Prenant en compte tout ce que je sais d’Antonini, j’ai conclu que la raison principale qui l’a conduit à accepter de devenir informateur de l’OVRA, en janvier 1935, était assez banale. Il ne put simplement pas refuser l’argent offert. Il est connu que beaucoup des fiduciari ne cooperaient pas par conviction politique, mais pour l’argent. L’OVRA payait bien.

Depuis 1933, la situation financière d’Antonini était désespérée. Lui et Moussia (habituée à une vie en luxe), étaient venus de Berlin sans un sou, ils habitaient un petit appartement loué à Paris où ils avaient parfois des locataires pour joindre les deux bouts, et tous les deux avaient de problèmes à achever leurs divorces respectifs.

Le divorce d’Antonini était le plus problématique. Hetty Marx n’était pas cooperative  et en 1935 n’accepta, à contrecoeur, qu’une séparation légale. De surcroît, en Italie et Suisse un divorce expéditif était impossible, à cette époque (le mariage de 1926 eut lieu à Ascona).

Karin Antonini me raconta, pendant ma visite en 2001, qu’il n’y avait que deux pays où il pouvait obtenir un divorce plus rapidement : la Hongrie qui exigeait une résidence d’au moins un an, et la Lettonie. La Lettonie n’exigea qu’une résidence d’au moins six mois et  permettait des sorties à l’étranger pendant la durée. Donc Antonini se décida pour la Lettonie et logea là-bas pour la première fois, comme je le sais des journaux de Flaes, pendant deux mois d’été en 1935. Mais avant sa rencontre avec Bellavia en janvier 1935, il ne savait pas encore comment financer une telle expédition coûteuse. L’offre de Bellavia arriva bien au bon moment.

Il me parait qu’il ne se sentait pas trop gêné par la proposition de Bellavia. Il avait besoin de l’argent tout simplement et il servirait un but patriotique. En écrivant ces mots, l’expression d’Hannah Arendt joue dans ma tête: « la banalité du mal ».  ‘Quelqu’un d’ambitieux, habitué à respecter l’autorité, pensant faire son devoir, incapable de distinguer le mal du bien, suit les ordres sans en réfléchir en plus. Bien évidemment un tel homme est coupable, ses arguments ne le disculpent pas, son acte est impardonnable, il est coupable.’ Moravia s’inventa une personne similaire, et il l’appela “Le Conformiste”.

Je répète que c’est plus que probable que Bellavia se méfia d’Antonini dès le début. Il savait bien qu’Antonini était un italien expatrié depuis longtemps, un cosmopolite qui abhorrait le nazisme et l’anti-semitisme, raisons pour lui et sa femme de quitter Berlin pour Paris en 1933, quand Hitler prit le pouvoir. Sans doute l’OVRA sut que la plupart de ses amis étaient des anti-fascistes.

Donc ce n’est pas étonnant que dans ses rapports à Arturo Bocchini (le chef de la Police Politique de l’État et de l’OVRA à Rome), Bellavia se référait à Antonini toujours comme L’emarginato’, une ‘personne mise au ban de la société’,  un terme qu’il utilisa , dans ses rapports, pour qualifier les “méprisables expatriés anti-fascistes” comme les frères Rosselli. Donc pourquoi recruta-t-il Antonini, au risque d’introduire un agent double ?

Je pense que l’OVRA prit la décision risquée de recruter Antonini pour les raisons mêmes qui le rendirent soupçonnable à leurs yeux . Carlo Rosselli et ses collègues savaient bien qu’ils courraient le risque continuel d’être infiltrés, mais ils ne doutaient immédiatement pas d’Antonini.

Ils avaient un besoin urgent d’un nouvel informateur ‘in pectore’ de Giustizia et Libertá (GeL). À ce moment-là l’OVRA craignait que deux de leurs plus proches informateurs parmi la Gel étaient au point d’être découverts, donc il fallait avoir un remplaçant. C’étaient René Odin, un ingénieur (nom de code ‘Togo’) et l’écrivain Dino Segre/Pitigrelli (‘Pericle’). Les deux étaient fort impliqués dans l’espionage des activités de GeL à Turin, ce que résulta finalement en une vague d’arrestations dans cette ville en mai 1935.

Bellavia était ravi par sa ‘prise’ d’Antonini. Jubilant, il rapporta déjà 10 janvier 1935 à son chef à Rome, Bocchini, sur ‘notre nouveau collaborateur’:

Je vous prie de me permettre de vous relater que  l’emarginato connait bien Aldo Garosci, Nicola Chiaramonte et Anna Pohl aussi bien que Mario Casciani. […] Il connait le républicain Flavio Pilla. Il connait le peintre Filippo De Pisis, Lionello Venturi, Mario Bonfantini, Giacomo Ca’ Zorzi [l’écrivain Giacomo Noventa].”

Les compte-rendus d’Antonini se trouvent dans deux fichiers (‘fascicoli’) de l’OVRA, gardés aux Archives Centrales à Rome : dans le fascicolo de Bellavia et dans le fascicolo individuel d’Antonini. Le plus souvent il rapporta à Bellavia à Paris mais, de temps en temps, directement à Rome.

Déjà le 2 mars 1935, juste avant de partir vers Madrid et Tangier (Flaes/Terborgh et Slauerhoff, voir article 41 et l’image à la tête de cet article), Bellavia envoya à Rome  un rapport d’Antonini sur une longue discussion avec Carlo Rosselli (George Talbot, 2006 , page 136):

“Les discussions se tournaient vers la littérature italienne. Rosselli mentiona l’interdiction du roman de Moravia, ‘Le ambizione sbagliate’, la qualifiant de ‘grosses bêtises’ (grossa corbelleria) de la part du régime, car tant qu’il va contre les instructions du gouvernement, il n’aurait eu rien d’importance politique. Un permis de publication aurait été vu à l’étranger comme la force et aisance du fascisme. Mais l’interdiction montre que le Fascisme est prisonnier des prêtres, parce que c’est eux qui insistent sur la censure. Selon Rosselli, le fascisme a tourné Moravia en martyr – jeune homme de talent extraordinaire – mais pas un danger ou une personalité exceptionnelle, un martyr devenu écrivain – victime du régime aux yeux de la reste de l’Europe, quelqu’un persécuté pour des raisons non-politiques. Rosselli conclut que le Fascisme n’aurait pas pu faire un plus grand faveur au anti-fascisme que d’interdire le roman de Moravia.”

Antonini gagna le confidence total de Carlo Rosselli. En  juin, 1935, il assista, de la part de GeL, à un congrès d’écrivains anti-fascistes à Paris. A l’automne 1935, Carlo Rosselli l’envoya en mission secrète à Berlin et Londres. A l’été de 1935, il put passer deux mois à Riga en préparation de son divorce de Hetty Marx. Il alla en mission secrête à Londres aussi au printemps de  1936.

Par coincidence, un specimen d’écriture de Moussia que Karin me donna en 2001, date du 10 mai 1936, peu avant le retour d’Antonini de Londres de sa mission pendant laquelle il essaya d’établir le contact,  de la part de GeL, par intermédiaire de l’historien et ex-Editeur du “The Times”, Henry Wickham Steed, avec Anthony Eden and Winston Churchill.

 

Cette belle lettre se réfère aux “autres” et à ‘Natou’ (la fille de Moussia, Natasha, à peu près 12  ans). “Les autres”, je pense,  étaient les amis littéraires d’Antonini qui se rencontraient chaque jour au Café Murat presqu’à côté de leur appartement (article 44).

Antonini ne cachait pas du tout son travail pour Giustizia et Libertá de ces amis. La preuve est qu’une fois, il introduisit un de ces amis du café, l’écrivain allemand Paul Krantz (pseudonyme Ernst Erich Noth), un ardent anti-Nazi qui habitait Paris en exil, à Carlo Rosselli qui l’invita pour une discussion politique chez soi. Je paraphrase une partie du rapport d’Antonini à l’OVRA sur cette longue discussion, entretenu Lundi soir mars 15, 1937:

“Lundi soir, la présence de l’écrivain allemand Ernst Erich Noth fournissait l’occasion d’une longue discussion politique. Les deux couvraient beaucoup de terrain :  la politique intérieure en France, la situation politique en Europe, la possibilité ou probabilité d’une guerre européenne, la Guerrre Civile en Espagne, etc, et ils étaient en désaccord sur presque tous ces sujets.

Noth condamnait l’attitude des Communistes. Il ne veut pas voir une guerre, donc il soutient la politique du gouvernement de Blum sur la question espagnole et est sympatique vers l’Angleterre. Sa conclusion était: “malgré tous ses défects, une démocratie du type Français ou Anglais est l’arrangement meilleur. “Ça nous accorde la liberté relative, à la différence d’ailleurs, de passer une soirée en ventilant des opinions politiques différentes, même subversives,  sans peur que demain quelqu’un d’entre nous ne soit jeté en prison ou pire. […] “

Le phrase que j’ai mis en gras, nous glace le sang au vu de tout ce que se passait trois mois plus tard.

À droite, Carlo Rosselli, à gauche, son frère Nello

(à suivre)

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