En 1925, après avoir accompli son service militaire, Antonini partit à Rome, où il fut le correspondant du journal de première importance d’Amsterdam “Het Algemeen Handelsblad”, pendant deux années. Greshoff l’introduisit à l’écrivain néerlandais Arthur van Schendel, résident de Florence qui passait ses étés aux bords du Lago Maggiore, à Ascona, Suisse, à cette époque un lieu favori du monde artistique européen.

Pendant quelques temps il vécut dans une espèce de ‘commune’, dans la ‘Casa Stella’. C’est à Ascona qu’il rencontra et se maria le 3 mai 1926  avec la Néerlandaise Hetty Koch-Marx (18 juin 1889), de douze ans son ainée. De ce mariage naquit un fils : Marco Antonini. Leur félicité conjugale ne dura pas plus de  deux années.

Antonini, homme travailleur, résolu à faire des progrès dans le domaine littéraire en Italie, lut avidement et écrivit deux livres: Il Teatro Contemporaneo in Italia (1927, écrit à Rome),  et Il Romanzo Contemporaneo in Italia (1928, écrit à Ascona). Les deux livres, précédés par des dédicaces chaleureuses à Hetty Marx, le firent remarquer en Italie, où bientôt il fut invité par des revues comme ‘Solaria’. Cependant, son premier centre d’attention continuait d’être les Pays-Bas.

Séparé de Hetty, il rentra à Amsterdam et y finit ses études universitaires, obtenant son diplôme en décembre 1930. Il suivit un nouvel amour, Asta von Friedrichs, vers Berlin, où il commença à écrire des scenarios pour Tobis Tonfilm et Fritz Lang, en plus de son travail pour deux revues littéraires néerlandaises, Den Gulden Winckel et Critisch Bulletin.  En 1929, il publia son troisième livre, cette fois sur le théatre français moderne : Il teatro contemporaneo in Francia (Corbaccio, Milan, 1930). Bientôt, il écrivit pour le Mercure de France et le Salon Littéraire.

En 1931, à Berlin, il rencontra Maria “Moussia” Sila-Nowicki, mariée alors avec le fameux pianiste russe Alexandre Borovsky (voir les articles précédants). Giacomo et Moussia partagèrent leur vies jusqu’à la mort de Moussia en 1959. Quand Hitler assuma le pouvoir, en 1933, ils partirent vers Paris, sans un sou. Les deux divorces furent très compliqués et chers,  et eurent finalement lieu à Riga, Lettonie, en 1937 (Antonini) et 1936 (Borovsky). Moussia et Giacomo se marièrent à Riga, le 2 septembre 1937.

À Paris, Antonini dut à nouveau se rabattre sur ses contacts aux Pays-Bas. En 1930, il fit la connaissance d’Eddy du Perron, qui avait aimé son article sur André Gide dans la Gulden Winckel. C’est via du Perron qu’il put renouer les liens avec les meilleurs auteurs néerlandais, passant par Paris, comme Jan Slauerhoff, Menno ter Braak, Simon Vestdijk.

Eddy du Perron et André Malraux en Bretagne, 1932

Les Antonini s’étaient installés au 6 rue Corot, à Auteuil, dans un ‘meublé’ loué assez modeste à côté de la cathédrale Notre Dame d’Auteuil, où par manque de revenus ils eurent souvent des hôtes payants. Eddy du Perron et sa femme logeaient chez la famille Nossovich dans la rue Yvette, tout près, avant de déménager vers la rue Erlanger où vivait leur ami André Malraux.

Ce quartier était aussi le lieu favori des émigrés russes, dont plusieurs amis de Moussia. Antonini et du Perron se rencontraient chaque matin dans le café Le Murat, qui était à cette époque le lieu de rencontre quotidien pour plusieurs écrivains émigrés russes, allemands et italiens, comme Jevgenij Zamyatin, Carlo Levi et Ernst Erich Noth.

En février 1935, donc un mois après la rencontre d’Antonini avec Vincenzo Bellavia de l’OVRA, du Perron introduisit Antonini, au Café Murat, à Jan Slauerhoff qui logeait chez les Nossovich et puis déménagea vers les Antonini. En mars 1935, Antonini allait vers Tanger pour liquider le cabinet  de médecin de Slauerhoff, faisant escale chez Terborgh à Madrid (voir article 41).

C’est de Paris qu’Antonini commença à s’établir comme critique littéraire hors des Pays-Bas, bâtissant un reseau personnel et amical d’écrivains et éditeurs de renommée en Italie et la France. On peut consulter sa correspondance, au Fondo Giacomo Antonini  dans l’Archivio Contemporaneo “Alessandro Bonsanti”, Gabinetto G.P. Vieusseux, à Florence, dans laquelle se trouve un nombre étonnant de quelques trois mille lettres de 1933 à 1981. On peut télécharger son inventaire très révélateur depuis internet: www.vieusseux.fi.it/inventari/antonini.pdf‎ .

Pour le moment, sa source principale de (modestes) revenus continuait d’être son travail pour la scène littéraire néerlandaise. Sa contribution au numéro du Critisch Bulletin de février 1934 mérite une mention particulière.  Dans ce Numéro Spécial, neuf écrivains néerlandais exprimaient leur profonde inquiétude sur l’essor du fascisme et l’anti-semitisme en Europe, prenant tour de discuter la relation entre la politique et la littérature en Allemagne, l’Union Sovietique, la France et l’Espagne. Dans ce contexte, Antonini contribua un article sous le titre: “La littérature et la politique en Italie”. En plus, trois articles étaient consacrés uniquement à ce que l’on appella ‘La tragédie Germano-Judéenne’.

 

Antonini commença par placer ses opinions contre l’arrière-fond de la politique et la littérature d’avant Mussolini. Il se lamenta que, après un passé littéraire grandiose, le 19e siècle n’avait pas beaucoup à offrir en Italie – bien qu’il mentionna quelques notables exceptions : les romanciers et poètes Leopardi, Foscolo, Manzoni, Verga, Carducci, Fogazzaro, Pascoli and d’Annunzio. Puis, il fit un commentaire révélatoire, parfois ironique, sur la situation après Le Grande Guerre:

“L’arrivée du Fascisme en Italie, lequel ne changea pas que la forme de gouvernement, mais aussi toute la nation italienne, apporta encore un changement. On expédia sans ménagement et pour de bon les querelles internes politiques, dans les journaux. Comme tous les autres Italiens, les écrivains devaient accepter tout simplement le fait accompli de la révolution fasciste. On attendait d’eux un soutien loyal à la reconstruction nationale. Tant qu’ils ne se mêlaient pas de politique dans un esprit  à l’encontre du nouveau gouvernement, ils restaient totalement libres d’écrire et imprimer ce qu’ils voulaient et considéraient être bien.

Évidemment on pouvait trouver entre les gens littéraires, avant et maintenant, les plus grands adminrateurs et les plus grands détracteurs de la nouvelle forme de gouvernement. Pourtant, jusqu’ici, on ne peut pas parler d’une ‘littérature fasciste’ dans le domaine de la pure belletrie. La “nouvelle littérature”, à laquelle j’ai écrit plusieurs fois avant, ici et autre part, est restée totalement apolitique jusqu’à aujourd’hui. Ça s’applique pour la prose et la poésie également, bien que, évidemment, on a bien essayé de réprésenter la nouvelle réalité en romans et nouvelles. Ces tentatives n’ont pas encore résulté en une création d’un roman que l’on pourrait classifier comme un oeuvre d’art.

Des adhérents fanatiques de la nouvelle forme de gouvernement ont, évidemment, essayé d’intervenir violemment dans cet état de choses. Ignorant les pauvres résultats de telles tentatives, ils ont pointé vers la Russie, où au début du Plan Quinquennal, aussi les écrivains furent mobilisés, avec pour ordre de glorifier les objectifs et résultats de ce plan. La sagesse de Mussolini a réussi à ésquiver ce danger pour la littérature italienne. Ceux qui souhaitaient une ingérance directe du gouvernement dans la vie littéraire, selon les prescriptions allemandes et russes, étaient confrontés à sa désapprobation.

Le discours de Mussolini au cinquantième anniversaire de l’Union des écrivains et des éditeurs’, a été clair comme de l’eau de roche, sur ce point. Ayant exprimé son souhait que les poètes, les romanciers et les dramaturgues trouvent leur inspiration dans les événéments merveilleux des années récentes, il a souligné le besoin des écrivains de pouvoir focaliser leur efforts vers la création d’une oeuvre qui reflette leur état d’esprit dans une forme d’art aussi pure que possible. Ainsi, Mussolini donna aux écrivains italiens un principe directeur : d’une part une participation dans la vie sociale et politique de cette époque, mais d’autre part une réprésentation individuelle de cette vie, avec la création d’une oeuvre d’art comme leur seul objectif.”

Je pense que ces mots modérés et quasi-apolitiques reflettent bien les convictions d’Antonini au moment où il fut recruté par Vincenzo Bellavia en janvier 1935. Admirateur de Mussolini, souhaitant voir un coté positif “d’une dictature bienveillante”, son critère fut la qualité, pas le politiquement correct, comme nous avons vu aussi en article 43, où je citai sa critique positive de ‘Gli Indifferenti’ de Moravia.

Donc, pourquoi Giacomo Antonini accepta de devenir un informateur pour la OVRA ? Et, pourquoi Bellavia l’invita ?

Antonini était issu d’un milieu d’éducation et de privilèges. Il était déjà dans ses vingt ans quand Mussolini prit le pouvoir. Sûrement a-t-il vu clair dans la rhétorique populiste et dut avoir des sentiments ambivalents sur le fascisme. Il souhaita la  bienvenue à la préservation de l’ordre mais déplora le populisme.

C’est plus que probable que Bellavia se méfia d’Antonini dès le début. Il savait bien qu’Antonini était un italien expatrié depuis longtemps, entouré par des amis anti-fascistes, un cosmopolite qui abhorrait le nazisme et l’anti-semitisme, raisons pour lui et sa femme de quitter Berlin pour Paris en 1933, quand Hitler prit le pouvoir. Dans ses rapports à Arturo Bocchini, le chef à Rome de la Police Politique de l’État et de l’OVRA, il se référait à Antonini toujours comme L’emarginato’ (une ‘personne mise au ban de la société’),  une terme qu’il utilisa, dans ses rapports, pour qualifier péjorativement les “méprisables expatriés anti-fascistes comme les frères Rosselli”.

Pourquoi, donc ?

(à suivre)

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