De 1924 jusqu’à sa mort en 1983, Giacomo Antonini était bien connu des cercles littéraires des Pays-Bas. Un résumé de sa biographie est paru dans le ‘Dictionaire biographique des Pays-Bas’ (par Ronald Spoor) et Antonini est bien en évidence aussi dans les biographies de tous les écrivains importants néerlandais d’avant-guerre, qui étaient presque tous ses amis, comme Jan Slauerhoff, Eddy du Perron, Menno ter Braak, Jan Greshoff et Simon Vestdijk.

Jusqu’au début des années 1930, il était un contributeur prominent de plusieurs revues littéraires néerlandaises (De Witte Mier, Den Gulden Winckel, Critisch Bulletin, Forum et Groot-Nederland, la dernière étant une revue pour la région linguistique  commune des Pays-Bas et Flandres. De 1926 à 1928, il fut correspondant littéraire à Rome pour le journal important ‘Het Algemeen Handelsblad’ d’Amsterdam.

À partir de 1933, quand il s’installa à Paris avec Moussia, leur appartement était le lieu de rencontre pour des auteurs néerlandais. Il écrivait des articles sur la littérature de la France, l’Italie, et la Russie dans la revue Critisch Bulletin et plusieurs autres périodiques néerlandais. De 1936 à 1940 il était correspondant et ‘poste d’écoute en position avancée’ à Paris pour les pages littéraires de journaux importants aux Pays-Bas, Het Vaderland, De Groene, et De Nieuwe Rotterdamsche Courant.

Pour ces journaux néerlandais, avant la guerre, il écrivait des articles sur la littérature française et interviewa, entre autres, Paul Léautaud, Marcel Jouhandeau, Jean Paulhan, Jean-Paul Sartre, Gertrude Stein, Robert Brasillach, Henry de Montherlant en André Malraux (qui avait dédicacé son livre La Condition Humaine à leur ami commun, l’Hollandais Eddy du Perron). Il publia quelques articles dans un journal néerlandais important encore peu avant sa mort, dont un sur son ami Terborgh, décédé en 1981.

La revue ‘Den Gulden Winckel’ de Septembre 1931 (image ci-dessus), ouvre avec un article de trois pages d’Antonini intitulé  “La nouvelle prose italienne” dans lequel il discute des oeuvres de jeunes italiens de l’époque, entre autres  Riccardo Bachelli, Alessandro Bonsanti, Giovanna Manzini, Mario Soldati, Giovanni Comisso. Il donne un commentaire assez équilibré sur Moravia dont je traduis ici, le verbatim :

“A mon avis, le romancier le plus important parmi les jeunes est Alberto Moravia; de lui nous n’avons encore que son premier roman ‘Les indifférents’ et quelques nouvelles publiées dans les revues, mais ça suffit pour le moment. Son roman et ses nouvelles montrent une maîtrise extraordinaire de style et de choix de thème. La publication de son livre “Les indifférents” a fait beaucoup de bruit en Italie, la critique trouvait le sujet et la façon de le traiter ‘pas sympathique’, on reprochait à Moravia de l’amoralité et le qualifiait d‘esprit destructeur’.

Moi, je crois qu’aujourd’hui en France ou en Allemagne on n’aurait pas été scandalisé par ce roman. Le réalisme cru et légèrement maladroit de Moravia est très proche de la “Neue Sachlichkeit” (terme Allemand de l’époque : Le réalisme nouveau). Également, son indifférence volontaire rencontrerait plus de resonnance en Allemagne qu’en Italie où une description tellement  impitoyable de la vie de famille bourgeoise intérieurement pourrie que nous trouvons dans “Les indifférents”, est le contraire de toutes les tentatives bien-intentionnées de la morale bourgeoise ancienne en les maintenant  debout  en apparence, et de les défendre en livres et journaux.”

Comment un Italien a pu être si proche de la vie littéraire aux Pays-Bas ? La première à me l’expliquer fut Karin Antonini, en 2001.

Le Conte Giacomo Antonini était né le 18 deptembre 1901 à Venise, dans un ‘palazzo’ du quartier San Giobbe , en face du ‘Canale di Cannareggio’, à côté du pont ‘Tre Archi’. Aujourd’hui, ce palazzo héberge un hôtel. Son père était le Conte Alfredo Antonini (1876), descendant d’une famille illustre vénétienne. Sa mère était Augusta Kool (1963), descendante d’une famille libérale et patricienne d’Amsterdam. Le Conte Alfredo était un bel officier de panache, en retraite, des Bersigliari. Ils se marièrent en 1899. Leur première née, Sofietje Elvira, mourut à l’âge de deux mois. Giacomo naquit en 1902.

Augusta, qui avait treize ans de plus qu’Alfredo, était directrice d’un pensionat protestant à Venise. Parlant quatre langues, elle avait voyagé énormément et avait vécu indépendemmant à Londres dès l’âge de 18, avant de rencontrer Alfredo.

Alfredo était un vrai gentleman, élégant, généreux, bien éduqué, intelligent. Lui et Augusta recevaient des personnes illustres pour leurs soirées, comme le chancelier allemand Bernhard von Bülow et le premier ministre néerlandais Abraham Kuijper. Mais, hélas, Alfredo avait une passion pour les dames (qui le trouvaient irrésistible) et pour le casino.

En 1913, il eut une affaire avec l’épouse d’un compositeur français. Elle parvint à le convaincre de financer l’opéra de son mari avec l’argent d’Augusta. L’opéra  fut un fiasco et Alfredo essaya de récupérer la perte de l’argent de sa femme en jouant les derniers florins d’elle. Cela résulta en un fracas total et Augusta s’en alla aux Pays Bas, avec son fils de presque 13 ans.

Alfredo quitta Venise aussi, s’établissant près des Pays-Bas, à Bruxelles où il donna des leçons privées d’Italien. En peu de mois il avait commencé une nouvelle affaire, avec la femme de l’homme qui l’hébergait et lui avait donné une chance de commencer sa petite école d’Italien. Elle n’était pas sa seule maitresse bruxelloise et les jalousies causèrent un scandale énorme.

La famille Kool décida qu’ ‘assez était assez’. Ils payèrent les dettes d’Alfredo à condition qu’il parte aux États Unis pour de bon. Donc c’est là qu’il alla. Les archives d’Ellis Island, accessible par internet, montrent qu’il entra aux États-Unis le 24 mars, 1914 par le bateau Lapland, arrivant d’Anvers. “Profession : professeur.”

Karin me raconta que Gino n’oublia jamais son père, qui lui avait donné son identité italienne. Il l’admirait énormément. En 1927, il lui envoya son premier livre, “Il Romanzo Contemporaneo in Italia , avec le dédicace: ‘À mon père aimé qui m’abandonna”. Ce geste blessa les sentiments de son père qui répondit: “Tu comprendras quand tu seras plus âgé”.

À son tour, Gino se sentit gêné car, quand  la lettre arriva, son premier mariage avec Hetty Marx, était en difficultés, presque dès le début. Il ne répondait pas, une omission qu’il a regretté toute sa vie. En 1931, il reçut une lettre des États-Unis, d’une femme, une certaine Edna Ray Thomas. Elle lui écrit que son père l’avait toujours aimé, avant sa mort d’un cancer, sans un sou, dans un hôpital à New York. Elle l’avait fait enterrer dans la tombe familiale.

De retour en Hollande en 1914, la mère d’Antonini devint directrice de Bethesda, un hôpital protestant à Tiel, à quelques 50 kms de l’est de Arnhem. Gino, qui avait presque 13 ans, fut mis dans un pensionat à Doetinchem, à l’Est d’Arnhem, où il se familarisa vite avec la langue; puis il fut inscrit au lycée à Arnhem. Après le lycée, il étudia les ‘Langues Romaines” – L’Italien et le Français – à l’université d’Amsterdam, avec le professeur Romano Guarnieri. À Amsterdam, il logeait avec un oncle, patricien bien connu, Tyo van Eeghen, ce que lui fit remarquer plus tard Eddy du Perron: “Tu dis que tu es Italien, mais pour moi tu es simplement un patricien d’une de ces grandes maisons le long du Herengracht, le Canal des Seigneurs”.

Romano Giarnieri introduisit le jeune Gino à l’écrivain Hollandais Jan Greshoff (1888 – 1972), à cette époque éditeur d’un journal à Arnhem. C’est lui qui donna Antonini la chance de publier dans la revue littéraire ‘De Witte Mier’ (la Fourmi Blanche). C’était le début d’une amitié à vie. Karin Antonini me montra un bouquin par Greshoff, ‘Dichters in het Koffijhuis’ (Poètes au Café, 1925), que Greshoff avait dédicacé avec les mots : “à Gino, le plus loyal des amis loyaux’.

En 1924, Giacomo dut interrompre ses études à Amsterdam pour accomplir son service militaire, à Venise, dans le Génie italien, Reggimento Pontieri e Lagunari del Genio. À cette époque, Mussini, justement au pouvoir, était vu par beaucoup d’Italiens comme le rédempteur de leur pays. Giacomo,  se ré-identifiant grâce à ses compatriotes après une absence de plus de dix ans, était d’accord.

Dans un numéro de 1924 du Witte Mier, il écrivit un article intitulé “Benito Mussolini, l’auteur”, dans laquelle il écrit que Mussolini, “connu aux Pays Bas également comme Il Duce qui a renouvellé et rejuvené entièrement l’Italie et comme l’homme d’état qui a reconduit l’Italie au premier rang des nations européeennes”,  n’avait pas oublié son ancien amour, la littérature.

Antonini loue les oeuvres journalistiques d’avant  de Mussolini et son ‘style simple, angulaire et concis’. Il fit remarquer aux lecteurs que ‘Mussolini appartient à une nouvelle génération de jeunes personnes qui ont eu assez d’une littérature comme une entité isolée dans une tour d’ivoire,  et préfèrent la voir comme un constituant naturel de la vie de chaque jour, comme une expression de ce qui vit dans les coeurs des gens, toute vivante, ainsi créant partout de l’intérêt fortifiant et de l’enthousiasme.’

Il finit son article en Hollandais avec les mots suivants sur Mussolini: “Lui, par sa nature sérieuse, son austérité et son énergie, est une personalité dont nous, les Italiens, pouvons être fiers à juste titre. Il n’a pas besoin d’éloges ni de célèbrité, il ne les cherche ni ne les convoite.  N’est-ce pas sa célèbrité la plus grande que d’être un fils, un vraiment  très bon fils de l’Italie ancienne, maintenant rejuvenée?”

Il est évident que le jeune Giacomo lui-même, en 1924, ayant justement recuperé en service militaire le sentiment d’identité italienne reçu de son père, souhaitait également se voir lui-même comme un vraiment bon fils d’Italie. La photo ci-dessous fut placée à côté de son article, en pleine page, avec l’accord de Greshoff qui, pendant les premières années du fascisme italien, croyait également que Mussolini avait sauvé l’Italie du chaos et de la pauvreté.

En 1931, Antonini avait déjà pris plus de distance avec le régime, comme nous avons pu lire au début de cet article : dans ses mots sur Alberto Moravia et ‘Gli Indifferenti’.

(à suivre)

Print Friendly