Le bureau d’Antonini dans la Bee House à Froxfield, en Angleterre, laissé en l’état du jour de sa mort en 1983. La peinture du Condottiere est à droite des fenêtres. J’ai pris ce cliché pendant ma visite à Karin Antonini en février 2001.

Impatient d’en apprendre plus sur Antonini, je rendis visite à Karin, sa veuve, pendant deux jours en février 2001. Karin, née Barnsley, fut mariée avec lui de 1961 jusqu’à sa mort en 1983. Pendant maintes heures agréables, elle me raconta passionnément la vie avec Gino, la jeunesse  et la carrière de celui-ci et sa femme précédente, Moussia, que Karin avait bien connue avant sa mort prématurée en 1959, d’une tumeur du cerveau. Elle parcourut avec moi beaucoup d’albums photos de Moussia et Gino, me donna des échantillons de leur écriture, bref elle me donna toute aide possible – comme elle avait déjà fait pour la brève biographie néerlandaise d’Antonini par Ronald Spoor.

Quelques mois plus tard, elle m’écrivit que, depuis leur déménagement de Paris vers Angleterre au moment de sa retraite en 1966, Gino Antonini avait noté sur papier les mémoires de sa vie, pour elle et leur fils Niccoló. Elle ajouta : “De surcroît, en 1979, il me dicta ses mémoires de la Guerre et de la période immédiatement après, car il était encore trop bouleversé par ces souvenirs et incapable de les noter lui-même. Vous êtes le bienvenu pour me visiter encore une fois, pour les lire.”

Elle avait placé ces mémoires, et sa correspondance de quelques trois mille lettres avec des écrivains et éditeurs depuis 1930, dans une archive à Florence. Elle avait confié également quelques 170 lettres de Flaes/Terborgh à Antonini, écrites entre 1935 et 1981, aux archives du Musée Littéraire des Pays Bas, à La Haye. Ces lettres étaient encore sous embargo.

Je n’allais plus en Angleterre, mais je suis resté en contact avec Karin jusqu’à aujourd’hui, par écrit ou téléphone. Pendant les mois passés, elle me laissa publier la plupart des maintes superbes photos qui illustrent mes articles sur Moussia.

L’homme Antonini que je connus successivement des journaux de Flaes, puis des paroles de Karin, et plus récemment des rapports enthousiastes et lumineux d’André Dzierzynski, – le peintre Polonais (relation familiale  de Moussia, article 5), hôte fréquent des Antonini entre 1960 et 1983 et aujourd’hui encore proche de Karin – est un homme sympa, cosmopolite, bien éduqué, un homme littéraire avec une passion pour l’opéra et avant tout : un homme très loyal à ses amis.

C’est pourquoi je fus abasourdi et confus quand je tombai, il y a quelques mois, sur un livre récent, en italien, du journaliste Roberto Festorazzi. Le titre est ‘Le secret du Conformiste’ (Il Segreto del Conformista, Rubbettino, Soveria Mannelli, 2009). Il s’agit d’un épisode obscur de la vie d’Antonini dont les détails furent, en plus ou en moins,  cachés à son ami de vie Flaes/Terborgh et à ses épouses successives,  Maria “Moussia” Sila-Nowicki et Karin Barnsley.

 

Selon Festorazzi, Antonini aurait été, de 1935 jusqu’à au moins 1937, une source d’information pour l’ OVRA, un département de la Police Politique Italienne (Opera Volontaria di Repressione Antifascista ou  ‘Action volontaire pour supprimer l’antifascisme’), au sujet de Carlo Rosselli, un Italien expatrié à la tête d’une organisation anti-fasciste basée à Paris et Londres : Giustizia e Libertà.

Carlo et son frère Nello furent tués brutalement le 9 juin, 1937, à Bagnoles d’Orne, station thermale de Normandie, par une équipe d’assassins d’une organisation de l’extrême-droite française, La Cagoule.

Festorazzi suggère aussi qu’Antonini était le modèle vivant pour Marcello Clerici, le protagoniste du roman Le conformiste (1951) d’Alberto Moravia, sur lequel Bernardo Bertolucci basa son film très réussi du même titre (1970). Dans cette histoire, Clerici est invité à aller à Paris pour s’infiltrer dans l’organisation anti-fasciste de son ancien professeur Quadri, qui finalement est assassiné d’une façon similaire comme les frères Rosselli en réalité, en 1937.

Festorazzi a fait des recherches dans les Archives Centrales de l’État à Rome et obtint de Karin Antonini l’accès totalement libre aux archives personnelles d’Antonini à Florence (Fondo Giacomo Antonini, Archivio Contemporaneo “Alessandro Bonsanti”, Gabinetto G.P. Vieusseux). L’auteur remercie Karin chaleureusement pour cela dans son introduction. Le chapitre dernier du livre est un épilogue dans laquelle Festorazzi décrit Karin, qui lui raconta son mariage heureux de vingt-deux ans avec Antonini, la jeunesse de celui-ci et son mariage précédant avec Moussia. Il ne mentionne aucune discussion avec Karin sur le vrai objectif de son livre, ce qu’il appelle une biographie: ‘Vita di Giacomo Antonini’.

Depuis 2001, je connais Karin comme une personne très ouverte, toujours prête pour aider à tout le monde à mieux connaître son mari défunt. Aujourd’hui, elle a 86 ans et malheureusement, depuis quelques années, elle a des problèmes de santé qui lui rendent impossible de rentrer dans trop de détails historiques. Il y a quelques semaines, elle m’a dit par téléphone qu’elle avait finalement lu le livre de Festorazzi (elle parle l’italien couramment), dont la lecture l’avait fort embarrassée.

Elle me dit que l’inclusion d’Antonini sur une liste de 1946 d’informateurs fiduciaires de la police italienne était le travail de quelques anciens collègues très jaloux et méchants – une affirmation,  je sais du livre de Festorazzi – maintenu par Antonini lui-même également, quand la question se posait parfois après la Guerre.

J’ai vérifié quelques faits du livre de Festorazzi par recoupement de quelques autres sources, qui sont toutes assez récentes :

Mimmo Franzinelli: I tentacoli dell’Ovra, Bollati Boringhieri, Bologna,1999
Mauro Canali: Le spie del regime, Società Editrice il Mulino, Torino, 2004.
Mimmo Franzinelli: Il Delitto Rosselli, Arnoldo Mondadori, Milano, 2007
George Talbot: Alberto Moravia and Italian Fascism: Censorship, Racism and Le             Ambizioni sbagliate Modern Italy Vol. 11, No. 2, June 2006
Joel Blatt: The battle of Turin, 1933-1936: Carlo Rosselli, Giustizia e Libertà, OVRA and the origins of Mussolini’s anti-Semitic Campaign, Journal of Modern Italian Studies, 1:1, 22-57, 1995

Les trois premières sources s’accordent sur le fait qu’un Supplément de la Gazette Officielle d’Italie de 2 juillet 1946 listait quelques huit cent Italiens qui étaient  des fiduciari (informateurs fiduciaires) de la Police Politique Italienne et/ou la OVRA entre 1920 et 1945 et qu’Antonini était inclus sur cette liste d’après-guerre sous le numéro 607. Antonini fit appel contre cette inclusion mais son appel fut refusé. Selon ces sources, Antonini donnait des informations à l’OVRA, dès 16 janvier 1935, jusqu’à mai 1937.

En « I tentacoli »,  l’historien italien Mimmo Franzinelli écrit que Giacomo Antonini, qu’il appelle ‘L’ineffabile Antonini’, fut probablement victime de chantage par le ‘capozona’ à Paris, Vincenzo Bellavia, qui lui donna le choix “coopérez avec moi ou soyez arrêté et mis en prison le moment où vous rentrez en Italie”. Bellavia gérait quinze de ces fiduciari en France, la plupart à Paris, dont l’écrivain italien Dino Segre (romancier sous le pseudonyme Pitigrilli) à partir de 1930 et  Jules Rakowski, inspecteur de la Sûreté française, depuis 1928.

Pendant quelques deux années, Antonini contribua au journal Giustizia e Libertá avec des rubriques littéraires sous le titre « L’Europa Letteraria » écrivant sous le pseudonyme Giorgio Lovati. Carlo Rosselli avait toute confiance en lui et lui confia même des missions politiques bien délicates à l’étranger, par exemple à Londres et Berlin.

Au moment des assassinats, Antonini passa quelques semaines avec sa famille à Amsterdam.

Déjà avant la fin de 1937, la Sûreté Française put prouver que le meurtre des Rosselli n’était pas le travail d’agents italiens mais de La Cagoule. C’était également la conclusion en 1948 de la Cour de Justice à Paris pendant le procès des assassins (tous des nationaux français, libérés de prison par le Gouvernement de Pétain en 1940).

Pourtant, après la Guerre, il fut découvert qu’en mars 1937 des représentants de Ciano, Ministère des Affaires Étrangères et des agents des services secrets italiens avaient eu des contacts avec La Cagoule à Monte Carlo, discutant d’un échange d’armes italiennes contre le meurtre de Carlos Rosselli.

Giacomo Antonini et Alberto Moravia étaient liés par l’amitié dès 1926 jusqu’à au moins 1966 quand Antonini partit en retraite en Angleterre. Karin Antonini se souvient plusieurs belles rencontres avec lui et sa femme Elsa Morante en 1960/62. La question si Antonini était le modèle de Moravia pour Clerici, le protagoniste du Conformiste, est en effet intrigante, car Moravia et les frères Rosselli étaient cousins. Moravia était né Alberto Pincherle. Son père, juif de naissance, était le frère d’Amelia Pincherle, la mère des frères Rosselli.

Moravia, qui était très critique de la société bourgeoise italienne d’avant et pendant la période fasciste et représenterait le parti communiste italien au parlement européen après la guerre, est connu pour avoir  désapprouvé fortement les activités de son cousin Carlo Rosselli. Selon lui, Carlo était un ‘socialiste de salon’, suffisamment riche pour  avoir les moyens de critiquer la situation politique italienne de très loin,  à l’abri étranger.

Moravia, qui dépendait de ses revenus d’auteur en Italie, croyait qu’il était plus courageux et efficace de critiquer la société italienne de dedans, pas de l’étranger, en essayant de vivre avec les réalités de la vie : la présence d’un régime fasciste. Son deuxième roman, “Le Ambizione Sbagliate”, sortit en 1935 et se heurta d’emblée aux autorités.

Dans son livre Moravia (1966), Professor Giuliano Dego cite Moravia quand il parlait de ses problèmes quand il était plus jeune : sa longue maladie (pendant sa jeunesse il souffrit pendant cinq ans avec une infection tuberculeuse des os) et le Fascisme. Moravia:

« J’attribue beaucoup d’importance à ma maladie et au fascisme, car, à cause des deux, je dus souffrir fort et fis beaucoup de choses que je n’aurais pas fait autrement. C’est ce que l’on est forcé de faire qui forme notre caractère, pas ce que nous faisons de notre libre volonté. »

De mon avis, il ne s’agit pas, dans le livre Le Conformiste,  que d’Antonini mais, collectivement, aussi de Moravia lui-même et tant d’autres auteurs. C’est possiblement la raison pour laquelle Moravia ne critiquait jamais son ami Antonini. Peut-être, il ne put soupçonner une relation entre Antonini et la mort des frères Rosselli qu’après la publication de la liste de 1946. Son livre Le Conformiste sortait en 1951.

En vue de la gravité des conclusions de Festorazzi, j’obtenais un deuxième avis, d’un spécialiste qui m’aida de bien comprendre le texte italien et me confirma que Festorazzi avait bien utilisé des sources correctes dans l’Archive Centrale à Rome.

Cherchant de comprendre la décision d’Antonini de coopérer avec l’OVRA, j’ai fait passer en revue tout ce que je sais d’Antonini – inclus les informations détaillées de tous les livres de référence mentionnés ci-dessus, et ai mis ces éléments sur une ‘timeline’ commune – comme vous verrez dans les articles suivants.

Alberto Moravia

(à suivre)

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