Une curiosité insatiable m’a souvent mené, le long des sentiers tortueux, en terre inconnue et m’a mis en contact avec des gens extraordinaires, vivants ou morts. Ce fut le cas avec Iacopo Antonio Antonini (Giacomo, ‘Gino’,  18 september 1901,Venise, Italie – 16 juin 1983, Froxfield, Royaume Uni).

Cet Italien cosmopolitain, qui, depuis qu’il avait quitté l’Italie à l’âge de 13, restait expatrié toute sa vie, était un critique littéraire et un auteur doué, actif simultanément dans trois pays : les Pays Bas, l’Italie et la France. Depuis 1933, quand l’ascendance au pouvoir de Hitler imposa à lui et à sa future femme Maria “Moussia” Sila-Nowicki (voir articles précédants) de quitter Berlin, il travaillait depuis leur domicile à Paris, d’où il était aussi réprésentant pour quelques maisons d’édition italiennes.

L’image de 1948, ci-dessus, le montre debout à gauche (la photo a été scannée de son album personnel, la légende est de son écriture). Devant lui : l’écrivain italien Alberto Moravia, son ami depuis 1926, assis entre les ecrivains bien connus Jules Supervielle and Jean Paulhan. On voit aussi Marcel Jouhandeau, Suzanne Tezenas, la hôtesse du salon, Georges Poupet, le critique littéraire belge respecté, Jean Denoël, médecin aux influences littéraires, entre autres chez Gallimard, frère de l’éditeur Robert Denoël (assassiné  en décembre 1945, éditeur de Louis-Ferdinand Céline, entre autres) et Guido Piovene, journaliste et écrivain italien.

Il y a quelques vingt années, un de mes fils, étudiant, me fit lire un petit livre qu’il avait trouvé sur la table d’un libraire d’anciens livres à Amsterdam. Un recueil de dix nouvelles fascinantes, l’ensemble titré Le Condottiere, écrit par l’auteur/diplomate néerlandais F.C. Terborgh, pseudonyme de Reijnier Flaes (1902-1981). Ayant passé une large partie de ma vie outre-mer, j’étais intrigué par les ambiances variées évoquées par l’auteur, probablement liées à des expériences personnelles peu communes en lieux lointains. Bientôt, j’avais lu toute l’oeuvre de Terborgh.

En 2000, j’eus la belle occasion d’être reçu par son fils, également appelé Reijnier Flaes (en se présentant il me fit remarquer que “mes parents manquaient d’imagination”). Nous sommes restés amis pour toujours. Il m’offrit la chance de déchiffrer les journaux de son père pour la période 1930-1950. Déchiffrer, car ils sont écrits en écriture patte de mouche. J’ai enrégistré trois mille jours dans une base de données. Le projet me prit cinq ans et en valut bien la peine. Ses journaux, couvrant trois décennies parmi les plus mouvementées de l’histoire de l’Europe, sont pleins d’aventures fascinantes et de personnes hors normes. L’une de ses personnes est Giacomo Antonini.

Le diplomate Flaes, fils d’un officier de la marine néerlandaise et d’une mère allemande, préférait les affectations aventureuses, pas les lieux convoités par ses collègues plus ambitieux. Il se méfiait des lieux tels que Washington  et Londres : il n’y aurait pas l’occasion de voyager ni de s’immerser dans la vraie vie, et de poursuivre ses intérêts littéraires à son aise. Le ministère des Affaires Étrangères à La Haye l’avait bien compris. Il arriva en Espagne en 1933 et fut témoin de la Guerre Civile. De là, il fut posté à Pékin en 1938, peu de temps après l’arrivée des Japonais.

En 1942, avec des collègues de l’Ouest, en échange de diplomates japonais homologues, il fut évacué vers Lourenço Marques par le bateau Kamakura Maru. De là, il fut transporté à Londres. De 1943 à 1946, il fut en poste à Lisbonne, cité d’espions et de refugiés de passage. De 1946 à 1950, il vécut et travailla à Varsovie, cité détruite. Là-bas, il fut impliqué, entre autres, dans la recherche de criminels de guerre et le rapatriement des personnes déplacées, tout en étant témoin de la prise de contrôle par les communistes. Plus tard, après une mission à Oslo, il devint Ambassadeur du Royaume des Pays-Bas en Argentine (1953-1958), au Mexique (1958 – 1963) et au Portugal, où il restait, en retraite en 1967, ayant bâti une maison qu’il appela A Giralda, à Linhó, Sintra.

En mars 1935, à Madrid, il accueillit Giacomo Antonini, fils d’un père italien et une mère hollandaise, ami (comme Flaes) du poète légendaire hollandais Jan Slauerhoff. Slauerhoff, médecin de profession, était malade et logeait temporairement chez les Antonini à Paris. Il avait demandé à Antonini d’aller à Tanger, au Maroc, pour y liquider son cabinet de médicin. Il écrivit à Flaes lui demandant d’accueillir Antonini pendant quelques jours alors qu’il était en route vers Algeciras. Flaes, qui ne connaissait pas Antonini, fut d’accord.

Les deux hommes s’apprécièrent depuis le début. En retour de Tanger vers Paris, Antonini resta chez Flaes neuf jours. Ils firent des excursions à la campagne de la Meseta et parlèrent beaucoup. Leur amitié dura jusqu’à la mort de Flaes au Portugal, le 26 février 1981. Il y eut une forte complicité entre les deux hommes, causée partiellement par leurs expériences de jeunesse.

Tous les deux avaient été placés en lycées aux Pays Bas à l’âge de treize ans, mal à l’aise dans un pays où ils devaient encore apprendre à bien parler et écrire la langue. Flaes, fils d’une mère allemande et d’un père Hollandais, était venu d’Allemagne.  Antonini, fils d’un père italien et d’une mère hollandaise, était venu d’Italie. Antonini ne vécut plus jamais en Italie, sauf pendant deux ans en 1924/26 quand il accomplit son service militaire, suivi par  une brève période de correspondant à Rome pour un journal Hollandais. Flaes ne vécut plus jamais aux Pays-Bas après avoir fini ses études universitaires. Tous les deux avaient un sentiment d’aliénation dans leur pays d’origine, d’être des cosaques des frontières, une épithète utilisée par Flaes pendant une interview peu avant sa mort.

Les deux amis et leurs épouses se rencontraient fréquemment avant et après la Seconde Guerre Mondiale, le plus souvent à Paris. Parfois, Antonini visitait Flaes, en postes diplomatiques, par exemple à Oslo et Lisbonne. En juin 1938, en Suisse, il devint le parrain du deuxième fils de Flaes. Quelques mois plus tard, on planifia, dans un arrangement ratifié plus tard par le Ministère des Affaires Étrangères néerlandais, qu’Antonini accompagnerait les deux fils de Flaes et leur gouvernante suisse à Pékin en février, 1939, en suite que  Flaes et Marguerite de Herrenschwand, sa femme suisso-hollandaise, feraient une tournée par les Indes orientales néerlandaises, en route vers un nouveau poste en Chine, laissant leurs enfants temporairement aux soins de la grand-mère en Suisse.

Reijnier Flaes et son fils aîné Reijnier à l’âge de 3 ans, photo prise par Antonini à Worb, Suisse, le jour du baptême d’Eric, l’autre fils de Flaes.

À Batavia, Flaes fut conseillé d’abandonner ce plan à cause de la situation incertaine en Chine. En outre, en Novembre 1938, la situation politique en Europe s’aggravait. Finalement, la nanny partit en Chine avec les enfants, mais sans Antonini. J’ai des raisons de penser que sous le plan originel, Antonini aurait été accompagné par sa femme Moussia et sa belle-fille Natasha, continuant leur voyage de Pékin vers les États-Unis. Je sais, des Mémoires d’Alexander Borovsky, le pianiste fameux qui était d’origine juive, que Moussia, sa femme précédente, planifiait déjà en 1938 qu’ils partiraient tous vers les États-Unis d’emblée, au cas où Hitler attaquerait la Pologne où vivaient ses proches, et deviendrait une menace pour la France.

Comme je raconterai plus en détails dans un prochain article, les Antonini firent en effet une tentative sérieuse de fuite de l’Europe plus tard – en juin 1940.  Seules, Moussia et Natasha réussirent à le faire (Borovsky aussi, mais séparemment, arrivant en Amérique plus tard, via l’Argentine). Antonini se vit refuser un visa d’entrée aux États-Unis, malgré maintes tentatives aux Consulats américains de Gêne, de Paris et de Berlin.

Flaes et Antonini restèrent très proches de 1934 jusqu’à la mort de Flaes en février 1981, sauf pendant la période 1941 – 1945. Antonini figure partout dans les journaux de Flaes, des petits bouquins de, selon sa propre nomenclature, ‘notes mnémotechniques’. Ils offrent une ‘timeline’ parfaite.

La nouvelle “Le Condottiere”, également titre du recueil, était inspirée par une peinture en gouache du même nom, qu’il acheta en 1937 de Lisbonne, par téléphone, à une galerie à Bruxelles, après d’avoir vu sa réproduction dans un journal hollandais. À cette époque, il était officiellement stationné à Madrid mais résidait à Lisbonne ou à Saint-Jean-de-Luz.

La peinture montre un cavalier solitaire, médiéval, peint par un artiste belge, Petrus van Assche. En 1938, Flaes l’apporta à Paris par voiture, pour la faire encadrer, ce qui prit plus de temps qu’il ne pensait. Ce fut donc Antonini qui alla la chercher quand Flaes était déjà en route vers les Indes et la Chine.

La peinture resta pendue aux murs de la salle à manger des Antonini à Paris pendant la guerre puis chez Gino et Karin à Froxfield en Angleterre après sa retraitre en 1966. Karin la donna à Reijnier fils, mon ami, qui à son tour me le donna en 2005. Depuis, il est pendu au mur à droite de ma table de travail. Parfois je me demande si ce cosaque des frontières n’émane pas d’inspirations mystérieuses à moi, cosaque des frontières à ma façon.

(à suivre)

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