En 1932, Moussia craqua, à cause de l’accumulation des pressions sous lesquelles elle avait vécu pendant quinze ans après sa fuite de Russie, tourmentée par son impuissance à sauver son frère qui mourut bientôt dans une des prisons de Staline, souffrant de la tuberculose.

Comme auparavant, en temps de stress, elle souffrit des reins et dut être soignée dans un établissement thermal près de Berlin (Spandau), avant de passer un séjour de récupération additionelle à Kammer am Attersee en Autriche, avec son nouveau compagnon Giacomo Antonini (voir les photos ci-dessus et ci-dessous).

Moussia à Moscou, 1929, lors de sa rencontre avec Julian, son frère. Et en 1932, au spa de Berlin-Spandau, avec sa fille Natasha Borovsky.

Pendant les quatre années suivantes, sa vie continua à se compliquer.

De par sa séparation d’avec Alexandre Borovsky, elle perdit peu à peu le côtoiement des cercles importants de la musique et d’autant plus par la perte de son amitié avec Sergei Prokoviev. Il est probable qu’il fut fort choqué par son choix d’Antonini. De surcroît, depuis 1931, Provoviev se préparait mentalement et pratiquement à retourner en Russie, qu’il visitait de plus en plus fréquemment et longuement entre 1933 et 1935, pour y déménager finalement, avec sa famille, en mars 1936.

Je vous rappelle que Moussia  avait toujours eu l’espoir que l’un de ces deux grands musiciens russes pourraient exercer leur influence en Russie pour faire libérer son frère. Pour elle, son monde s’écroula quand ses efforts restèrent vains.

Avant 1932, elle n’avait pas connu de vrais soucis d’argent, elle avait un peu d’argent propre et avait eu le soutien de ses maris généreux Baranovsky et Borovsky. Mais Antonini n’était encore qu’un pauvre critique littéraire débutant. À Berlin, ils vivaient au 16 Salzburgerstrasse à partir de janvier, 1932, avec les maigres revenus d’Antonini de chez Tobis Tonfilm, Fritz Lang.

Leurs divorces respectifs étaient très problématiques pour des raisons diverses et finalement ne purent pas être obtenus qu’en 1936/1937 à Riga en Lettonie, où ils se marièrent finalement en septembre 1937

Il y avait aussi de grands soucis politiques. Hitler était en émergence. Entourée de sa fille Natasha, “juive” par son père, et beaucoup d’amis juifs proches, et à cause de la propagande des Nazis contre la Pologne où vivait sa famille, Moussia détestait Hitler et le Nazisme. En 1933, lors de la prise de pouvoir par Hitler, elle exigea d’Antonini leur départ immédiat d’Allemagne. Antonini était du même avis. Il avait en outre perdu son boulot chez Fritz Lang quand celui-ci quitta l’Allemagne en 1933 également.

Moussia, francophile et francophone, ne voulait vivre qu’à Paris, où elle avait déjà vécu sept ans dans le passé. Pas en Italie, pas aux Pays-Bas, d’où venait le néerlando-italien Antonini.  Ce ne fut pas un problème pour lui. En 1933, il se sentait une personne étrangère à ses deux pays, comme nous allons voir dans les articles prochains.

À Paris, ils louèrent un simple ‘meublé’, face à l’église d’Auteuil, au 6 rue Corot. Ils avaient si peu d’argent que pendant quatres années ils avaient souvent des hôtes payants, pour joindre les deux bouts.

Moussia ne recula pas devant ces difficultés. Elle recouvrit la santé et s’adapta complètement à ces nouvelles conditions et à une vie plus simple, énergisée par Giacomo Antonini. Mais la petite Natasha souffrait de cette situation. Séparée de son père aimé, ayant peu d’amis, elle se renfermait avec ses poupées et, en grandissant, avec ses livres. Elle devint en écrivaine et poète, ses livres peuplés par maints personnages, comme les poupées avaient peuplé ses rêves d’enfant.

Elle s’entendait bien avec Antonini, qui  fit de son mieux pour prendre soin d’elle. En 1936, soutenu financièrement par son père, elle allait à Brillantmont, un pensionnat de filles à Lausanne. De temps en temps, son père lui rendait visite là et à Paris pendant les vacances. Cependant, comme avant, il était le plus souvent en tournée. Une fois, il fit remarquer à la directrice de Brillantmont, où il avait donné un concert pour les élèves : “Antonini prend soin de tout, je ne suis qu’un père de passage.” Les quatre images suivantes sont révélatrices.

Natasha, 1931, à l’âge de 7 ans

Sviatoslav Prokofiev à son amie d’enfance : “À ma chère Natasha de Sviatoslav, Paris, Avril 1931.

Natasha en 1934, dessin au crayon par Alexander von Schubert, mari de la cantatrice russe Nina Koshetz, amis des Borovskys et Prokofievs.

1935, Moussia et Natasha en costume russe traditionnel, et l’ombre de Giacomo Antonini

(à suivre)

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