Alexander Borovsky, 1920.Photo de la collection personnelle de Moussia

Nous avons déjà fait la connaissance avec Alexandre Borovsky dans l’article 2. Né à Mitau, en Lettonie en 1889, il reçut ses premières leçons du piano de sa mère, Vera Vilhelmova Vengerova (1862-1926), une pianiste professionnelle accomplie. Il fit des progrès étonnants mais sa mère, soucieuse qu’il ne devienne pas un wunderkind, assura que ses études à l’école ne soient pas négligées et aient sa  priorité. En 1907, à l’âge de 18 ans, il entra simultanément à la Faculté de Droit à St Petersbourg et au Conservatoire, ayant gagné des bourses pour les deux institutions car il avait terminé le lycée en tête, avec une médaille en or. Sa mère prudente raisonnait qu’il pourrait devenir avocat, comme son père, si sa carrière musicale ne marchait pas. Il mena à bien les deux cursus.

Au Conservatoire, sa professeuse était la fameuse Annette Essipova et, un de ses contemporains, Sergey Prokofiev. Les deux se lièrent d’amitié et Prokoviev se rendit fréquemment à l’appartement des Borovsky, où Madame Borovsky menait une école du piano. C’est chez lui, que Borovsky entendit pour la première fois les compositions de Prokofiev en statu nascendi, comme ses  Visions Fugitives. Prokoviev n’a jamais tari d’éloges envers Borovsky. Plusieurs fois, dans ses Journaux, il fit remarquer que Borovsky jouait plusieurs de ses compositions mieux que lui-même. Borovsky, pour sa part, a présenté les compositions de Prokoviev dans le monde entier dans les années 1920 et 1930 (comme il le fit aussi pour celles de Scriabin).

Lors de sa deuxième année au Conservatoire, Borovsky remporta un Mention Honorable, ex-aequo avec Arthur Rubinstein, lors de la competiton “Anton Rubinstein” qui se déroulait une fois par cinq ans. Il reçut son diplôme en 1912 avec la Médaille d’Or.  En outre, il gagna le prix si convoité “Anton Rubinstein”, ce qui était un grand piano à queue, comme le gagna aussi un an plus tard, Sergey Prokofiev, comme pianiste-compositeur, avec son Premier Concerto pour piano.

Borovsky débuta sa carrière avec des tournées dans toute la Russie. Puis, commença la Première Guerre Mondiale. Au moment où il se faisait du souci quant aux conséquences de la guerre sur sa carrière, notamment sur  ses possibilités de jouer à l’étranger, il fut invité à devenir professeur au Conservatoire de Moscou, se chargeant des élèves avancés avec des ‘Master Classes’.

Parallèlement, il continua ses récitals. Il pouvait poursuivre ces activités pendant les premières années après la Révolution mais en 1920, en pleine Guerre Civile, il décida de quitter la Russie. Sans avoir de plan défini, il demanda la permission de faire une tournée d’inspection  des Écoles de Musique dans les régions au sud, justement ‘libérées’ par l’Armée Rouge. De là, il passa la frontière avec la Georgie, pays indépendant depuis 1917 mais sous menace d’être envahi par les Rouges. À Tiflis, il donna plusieurs concerts avec le celliste russe Evsei Belousov, qu’il avait rencontré pendant son voyage. Ensemble, ils réussirent à quitter la Russie et à arriver à Paris passant par Constantinople et l’Italie et donnant des concerts en route.

À Paris, ils commencèrent aussitôt avec un certain succès leurs interprétations sur scène. Il en résulta plusieurs invitations, à jouer à Londres, Vienne et Berlin. Borovsky fit sa percée quand le chef d’orchestre russe Sergey Koussevitzky l’invita aux “Trois festivals de musique russe” à Paris. Le 29 avril 1921, il y joua le Concerto de Piano n°1 de Tchaikowsky et le 6 de mai 1921, les parties pour piano du Poème du Feu (Promethée) de Scriabin. Les critiques furent enthousiastes , ce qui entraina beaucoup d’invitations à jouer pour Borovsky.

En 1921, partout dans le monde, les ‘colonies’ de Russes émigrés commençèrent à s’établir , intégrant que la Guerre Civile avait été gagnée par les Rouges. Paris était l’un des lieux favoris pour les Russes, étant plus près de la Russie que les États-Unis. Beaucoup de Russes aisés et/ou cultivés qui se trouvaient “temporairement” (pensant, comme Moussia et Vladimir) aux États-Unis, gravitèrent vers Paris. La plupart parlaient beaucoup mieux le Français que l’Anglais. Une famille, Boris et Fatma Samoilenko, des amis proches de Prokofiev, par exemple, déménagèrent de New York à Paris en 1921. Fatma était une des deux soeurs Hanoum – l’autre étant Tamara. Les deux soeurs devinrent bientôt le coeur et l’âme du circuit de fêtes russes à Paris. Rapidement, Borovsky fut invité dans ces cercles, ce qu’il aimait particulièrement. Il garda néanmoins sa distance car il avait besoin de tout son temps pour ses répétitions de concerts.

Il écrivit dans ses Mémoires qu’un jour en 1922, il rencontra “un couple russe, M. et Mme. Roumanov… , que j’ avais vu un soir dans les Wagons Lits de Moscou à Petrograd, le soir de la victoire Bolchévique. L’homme était journaliste et un type bien rusé…”.  Il continue :

“Un matin, ce couple m’appela au téléphone pour m’inviter à déjeuner et être introduit à une jeune dame russe qui était récemment arrivée de Californie et qui y avait rencontré mon ami Prokofiev. Quand j’arrivai, je découvris que mes amis n’avaient point exagéré. Elle était vraiment une femme très belle. Son nom était Maria Viktorovna. Elle me raconta qu’elle m’avait entendu jouer à Petrograd, le Concerto n° 1 de Tchaikowsky sous Alexandre Siloti, que récemment elle avait passé beaucoup de temps avec Prokofiev et qu’elle était présente, avec lui, pendant la première mondiale de son opéra  “L’Amour des trois Oranges’, par la Compagnie de Mary Garden, à Chicago.”

(à suivre)

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