Par Albert Chiendeau

S’habituer ronge l’énergie. À peine de retour de ses six mois en liberté chez sa super  tante en Frisland, il ne fallait pas seulement s’habituer à sa mère mais aussi à un autre régime. Le lycée. Il réussit sans problème son examen d’entrée mais haïssait le regime – donc son corps protesta et il était malade pendant le premier trimestre.

Jusqu’à l’âge de quatorze ses parents le forcaient de se coucher avant 20h30. Quand, à l’âge de seize, le gardien du lycée l’appela à haute voix pendant une pièce de théatre dans son école (sa mère au téléphone, il était plus tard que 21h30), sa tête explosa.  Le lecteur attentif connait déjà sa mémoire époustouflante. Toutes ses frustations d’antan défilaient dans son esprit et son corps en ordre chronologique : sa chute involontaire d’ovocyte pendant une fête calviniste, le tapage du code morse, les plaintes répétées de sa tête trop grande, le col de dentelle de Fauntleroy, le ronronnement des V1 et V2, les avions bégayants et le ack-ack-ack, le père au cheval avec son enfant mort, la mort de Winnetou, tout tournait dans sa cervelle et ses cellules comme un tourbillon.

Et puis, le miracle.

Il se souvint de sa tante, et de la libération par les Canadiens. Ses six mois de liberté. Soudain, il sentit partout des démangeaisons et comme on sait bien, ça augure bien, les démangeaisons, ça annonce la liberté. Il n’était jamais libre sauf en Frisland. Sa mère lui avait toujours défendu de jouer avec des garçons et des filles, surtout avec les filles, ni chez soi, ni chez les autres, ni dans la rue. Selon elle, amis et amies étaient des sources d’infection par une maladie ou une autre foi. La pire infection de toutes était l’infection avec le Catholicisme Romain. Les catholiques étaient des paiens qui adoraient des idoles, des statues et images et, pendant la messe, étaient aussi des anthropophages.

Donc, quand il commenca à s’intéresser aux filles, il avait un certain retard. Il commença par espier sa mère – mais c’était totalement impossible de la voir nue. Pas de problème, il y avait le livre d’anatomie et des magazines intéressantes aux étalages de magasins (où il n’osait jamais entrer par une peur mortelle d’inhaler des MST).

Nous savons déjà qu’il avait beaucoup d’imagination, donc on ne s’étonnera pas qu’il rêva bientôt de très belles filles, curieusement toujours à la chevelure noire (comme celle de sa tante bien sûr, sa mère était une blonde). Mais, aimer une fille, n’est-ce pas le plus grand péché imaginable? Il s’en doutait, à cause des leçons du catéchisme. Pendant les leçons de catéchisme de Heidelberg (Dimanche 3), le pasteur l’avait toujours impregné avec la doctrine suivante:

Q. 8:             Sommes-nous tellement corrompus que nous soyons absolument incapables du moindre bien et enclins à tout mal?

R. 8:            Oui, à moins de naître à nouveau par l’Esprit de Dieu.

Après quelques mois en plus de telle indoctrination, l’esprit libre penseur de son père, misérablement supprimé par sa mère, mais transféré juste à temps par le spermatozoïde Y à l’ovocyte X, surgit dans son âme avec autorité. Stop. Ça suffit.

Naître avez été terrible. Naître à nouveau, avec sa trop grande tête, était à être éviter à tout prix ! Il interrogeait le pasteur. Un dieu en forme d’homme ? N’est-ce pas de l’idolatrie? Résurrection de la mort ? Vous croyez-ça vous-même? Il essaya de convaincre le pasteur que toutes ces choses étaient une illusion – mais sans aucun succès. L’homme lui disait avec gravité que l’on était prédestiné à croire ou prédestiné à ne pas croire, que le bon Dieu l’avait déjà décidé avant sa naissance. Cette dernière admonition était trop pour Albert, il fit remarquer au pasteur: ‘Et vous l’appelez le BON Dieu ?? Good heavens monsieur, goodbye’(il parlait déjà un peu d’anglais). Le pasteur répondait qu’il allait prier pour lui et c’était son dernier mot.

Donc c’est par le bénéfice des leçons de cathéchisme qu’il abandonnait le christianisme et la Bible (sauf  les cinq livres de Moïse, l’Ecclésiaste et, ça va sans dire, le Cantique des Cantiques). Les quelques brins de sentiments de culpabilité qui restaient au fond de lui, disparurent comme de la fumée quand il apprit avec le temps tous les crimes terribles commis, dans le monde entier, avec la Bible en main, pendant les derniers 2000 ans.

( à suivre)

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