Par Albert Chiendeau

Je m’amuse bien dans cette librairie Le Passé Simple à Marseille. La fille qui peut secouer les livres des arbres a beau dire qu’elle est trop occupée, elle n’arrète pas de me raconter des histoires fantastiques. Après quelque temps, j’en crois chaque mot. Elle est si convainquante ! Elle dit que ce sont ses expériences réelles et personnelles.

“Les environs ici sont assez favorables, il faut dire. Par exemple, près d’ici il y a un cimétière, au bord de la mer. Il y a toujours un vieil homme là-bas. Il se cache derrière une tombe avec vue sur la mer. Là, il écrit ses mémoires en jetant un oeil vers la mer, de temps en temps.  Il remplit des carnets, les uns après les autres. Il les envoit à l’imprimeur et les gens aiment ses livres. Il est assis sous un vieil arbre de grande taille. Sur une de ses branches, chante parfois une grive. Il dit que c’est elle qui stimule sa mémoire. Comme ce vieillard  est occupé ! Il dit qu’il n’a jamais eu de repos. Sauf pendant les neuf mois quand il dormait la vie dans le ventre de sa mère. Dormait la vie, c’est lui qui l’a dit.  Depuis, il fut toujours très occupé et il pense qu’il ne connaîtra pas le repos tant qu’il ne dormira pas dans les entrailles de notre mère la Terre. Mais il ne le veut pas encore. Son amie est encore en vie. Elle est aveugle mais pas du tout lasse de vivre, elle l’aime et est déterminée à rester à ses côtés tant qu’il est encore en vie. Ainsi il continuera d’écrire. Grâce à elle et aux lecteurs fidèles, les deux sont immortels.”

Elle pointe la porte ouverte. Je vois, de l’autre côté de la rue, un homme d’allure droite, il semble être en hâte. Flotte une auréole dorée autour de sa tête.

“C’est mon ami Maurice, qui m’apporte des gâteaux”, dit Sarah. “Il est si bon et vertueux que le Tout-Puissant, Le Nom, l’a pourvu d’une auréole en permanence. C’est le plus haut rang de la grâce. Mais il n’en veut pas car il pense qu’elle lui donne un air d’idiot et il essaie de la cacher ou de s’en débarrasser. Il acheta d’abord un chapeau avec un grand bord pour la camoufler. Sans succès. Puis il commença à pécher légèrement, par un simple mensonge ou un simple vol, dans l’espoir que ça convaincrait Le Nom d’éloigner l’auréole. Inutile. Depuis quelque temps il a augmenté le niveau de ses péchés. Pour commencer, par l’adultère. Sans aucun effet. Maintenant il fréquente la maison rose près d’ici, dans le Quartier, où il continue à monter le niveau. Il commença à pécher avec une douce quasi-vierge de la campagne. En vain. Maintenant il appartient au noyeau dur. Sadisme, masochisme et cetera, et cetera. Hier, en mangeant le gâteau, il m’en a raconté quelques bribes. Mon dieu ! D’ailleurs, je vois une espèce de brillance autour de ta tête aussi ! C’est la raison pour laquelle j’ai dansé autour de toi quand tu es entré la première fois.”

“N’exagère pas”, je dis.“Tu as plus d’histoires de la sorte ?”

“Des histoires ? Ce sont des évènement réels !” Sarah recommence à se comporter un peu bizarrement. “À propos, moi, je ne mange guère. Une pomme par jour, pour la variété, mais je n’ai besoin de rien. La nourriture picturale me suffit.”

“La nourriture picturale ?”

“Dans cette rue, il y a une galerie de peintures où on vend des peintures nourissantes. En les regardant, on retrouve ses forces. Tout simplement. On continue à les regarder jusqu’à ce qu’on ait le sentiment d’avoir bien mangé. Récemment, on a commencé des dîners picturaux très chics, on y va en tenue de gala. Pour une soirée calme et nourissante. Le silence est nourrissant, aussi, j’ai lu quelque part. Regarde.”

Elle pointe le seul lieu au mur où il n’y a pas de livres. Un tableau d’un homme à cheval devant un chateau sur une montagne au loin. “C’est mon Condottiere nourissant, mon cosaque des frontières,” dit Sarah. “Il traverse le désert des Tartares. Je ne le regarde que cinq minutes et j’ai bien bu et bien mangé. Je me sens très bien ici dans ma cage. Parfois, quand le soleil passe son bras par la fenêtre, je ne veux plus travailler. Puis je fume et je rêve des songes d’or et de fumée. Maintenant c’est ton tour. Raconte-moi tes histoires à toi.”

Illustration  par Touchagues, dans une édition spéciale de La Bonne Peinture par Marcel Aymé, LE SALON CARRÉ, chez Éditions G. Grégoire (1947).
(à suivre)

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