Par Albert Chiendeau

Marseille, juillet 1956

Il fait chaud. Hier, il faisait plus chaud encore. La Une de L’Antenne, un journal marseillais, crie Chaleur Record, 42,5 C ! Je me promène, maillot en serviette roulée sous le bras. Je viens de quitter justement une petite plage bien située, avec vue sur le Château d’If. Pas de hâte. Je viens de passer le point où la Canebière se termine, au Vieux Port. Commence alors la traversée du Panier, le quartier le plus vieux de Marseille. Des petites rues étroites. De temps en temps, l’aperçu d’une cathédrale. Je suis à la recherche du bassin de la Joliette, la base des Messageries Maritimes. Pendant la Guerre, les Allemands ont fait sauter une grand partie de ce quartier. C’est d’ailleurs encore assez visible.

Tableau vivant. La sixième Flotte américaine est arrivée. Autour du Vieux Port et le long la Canebière et des ruelles ça grouille de matelots, en tenue blanche, à la recherche de femmes et de boissons. Je rentre dans une ruelle semi-obscure malgré le soleil brûlant. Des bars et des néons partout. Il me faut me plaquer contre un mur pour laisser passer une jeep qui passe lentement. La shore patrol américaine. Un panneau attire alors ma curiosité :

Librairie Le Passé Simple, Livres Anciens, Propr. S. Perutz.

La porte est ouverte, je fais quelques pas dedans. Dans l’arrière-boutique, en pénombre comme dans une cave, sous une seule lumière, se trouve une toute petite femme à la chevelure hirsute. Elle lit, concentrée tout en mangeant une pomme. Quand elle entend le bruit doux de mes pas, elle lève des yeux bleus aussi lumineux que des petits projecteurs. Elle saute en l’air et émet des bruits un peu rauques.

“Tu m’apprendras tout … lire, traire des vaches, chanter sur les apaches, tu vas me veiller et me faire oublier les heures tristes. Le ciel deviendra bleu, je veux danser autour d’un feu pendant la soirée et puis dormir sous la voie lactée. J’ai grignoté trop longtemps les racines des pissenlits, pleuré trop de nuits. Les jours, j’ai trop joué avec les grizzlies et les petites souris. J’en ai assez!”

“T’apprendre à lire ?” Je dis quelque chose pour cacher ma stupéfaction. La grotte est  pleine de livres. Sur les murs, sur les meubles, le sol. Des livres partout.

“Oui. Il faut que tu m’enseignes de nouveau la lecture. Ces livres sont mes amis mais je me manque de temps pour m’occuper d’eux. Trop occupée avec la vente. Pourtant  des livres arrivent de plus en plus, car je peux les faire tomber en secouant les arbres. Les livres sont pour moi trop séduisants et je ne peux pas arrêter de secouer. Il en tombent beaucoup plus que je peux en vendre. Moi je m’appelle Sarah, et toi ?”

“Je m’appelle Albert, Albert Chiendeau.”
“D’où viens-tu ?”
“Je viens des Pays de Par-Deça, jadis nous étions le plus nordique des domaines du Duc de Bourgogne. Nous sommes encore bilingues comme les Belges. Tu le savais ?”

“Bien sûr ! Pourtant ton Français est un peu approximatif.”
“Je suis en voyage.”
“Vers où ?”
“Vers le Japon. Par bateau. Demain j’irai au bureau des Messageries Maritimes, Place Carnot tout près d’ici, pour confirmer mes billets. Je suis impatient de partir. Le plus vite possible. Rester là-bas le plus longtemps possible. Peut-être toujours. Je suis en route vers le bassin de la Joliette pour regarder les bateaux.”

“JAPON ? Cipango ? C’est fantastique ! Je le veux aussi ! On m’a dit que là-bas les gens meurent foux et heureux ! Et, j’ai toujours rêvé d’être exploratrice.”

“J’ai étudié la langue et la littérature françaises et maintenant je veux apprendre l’histoire des arts de Chine, du Japon et d’Asie du Sud-Est. J’ai contacté votre École française de l’Extrême Orient à Paris. Ils cherchaient quelqu’un qui lit bien l’Anglais et l’Allemand, pour la Maison franco-japonaise à Tokyo. Je parle Français. L’approximation disapparaîtra bientôt, j’en suis sûr.”

“Moi aussi”, dit Sarah, “c’est un peu moins approximatif déjà.”

Sarah doit retourner travailler, moi je continue ma balade vers les bateaux.

(à suivre)

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