Par Albert Chiendeau

Quelle fille extraordinaire, là-bas, dans le Le Passé Simple ! Je veux en savoir plus. À mi-chemin du Bassin de La Joliette, je fais demi-tour vers la librairie.

Elle s’est calmée un peu. On se regarde curieusement. Elle semble avoir mon âge. Comment est-il possible d’avoir lu tant de littérature à un si jeune âge? Je lui pose la question.

“J’ai vraiment lu la plupart des livres ici. J’ai commencé quand j’étais très jeune.”

“Tes parents t’ont encouragée ?”

“Parents ? Je n’ai pas de parents. Parfois je me demande si je suis née. Peut-être je suis un golem, ils sont petits aussi. Mais apparemment je suis vraiment née. D’après ce que j’ai pu établir, mon père m’a amenée de l’etranger après ma naissance et m’a livrée chez une fermière, une nourrice. Je ne l’ai probablement pas aimée. Car on me transféra bien vite vers un institut. Je m’en souviens un peu. C’était terrible. Quand j’avais fait pipi dans mon lit, je devais m’asseoir sur un pot de chambre et tous les autres enfants dansaient autour de moi, en chantant et en me harcelant.”

“Pourquoi ton père n’est pas venu te chercher ?”

“Je n’ai aucun souvenir de lui. Il est venu en France avec moi le jour après ma naissance, m’a enrégistré puis est parti. J’ai vu sur un document que sa profession était gynécologue. Quand j’avais six ans, je partis vers un autre institut. L’administration, là, a trouvé une information sur lui. Il était Juif. Il a disparu pendant la Guerre. C’est tout ce que je sais. Je n’ai pas de famille.”

Je suis abasourdi par ce torrent d’informations privées en moins d’une demie-heure. Mais elle me paraît très sérieuse.

“Tu fais part de ces confidences à toutes les personnes qui entrent ici ?”

“Non, tu es le premier. Je ne sais pas pourquoi je te dis toutes ces choses. Rappelle-moi ton nom encore ! C’est quoi un chien d’eau ?”

Le Chien d’eau était le nom du bateau de mes ancêtres au seizième siècle. Ils transportaient du vin de Bordeaux et du sel du Portugal vers la Baltique et du bois de la Baltique vers la Hollande et Bordeaux. Très lucratif, hormis les risques liés aux tempêtes et aux pirates. Chez eux, ils chassaient dans les marais, avec des ‘chiens d’eau’. Ce sont des chiens qui aiment être mouillés, leur peau est un peu grasse”.

“Chien mouillé, chien mouillé…j’ai lu ces mots dans un roman… ahh, je sais: Wissmanzz !”

“Wissmanzz ??? Comment on l’orthographie?”

“H, U, Y, S, M, A, N, S”

“Mais c’est ridicule ! C’est un nom Hollandais, on ne le prononce pas comme ça. Tu es une Française chauvine… UY on prononce comme EUI en feuille. Et mans on prononce comme mance en romance, en oubliant la e à la fin !”

“Je m’en fous. Mais il est vrai qu’il était Hollandais, son père venait de ton pays. Dans mon livre favori de Wissmanzz, il est question d’un monsieur qui s’était rétiré, près de Paris, dans une maison à Fontenay-des-Roses après avoir mené une vie de débauche. Il s’y était installé pour ne plus jamais en sortir. La maison était décorée selon les goûts les plus modernes de son temps. À cette époque on avait déjà du design et  mood boards. Il était assez décadent.”

“Comment ?”

“Par exemple, dans son séjour il bâtit une petite chambre sous un toit, un espèce de grande boîte. On pouvait se promener autour. Il meubla cette petite chambre comme une cabine de bateau avec tous les trucs : des hublots, des sextantes, une grande lunette en cuivre. Au dehors, il avait fait construire un grand aquarium. Donc, par les hublots, il pouvait regarder les poissons, sirènes incluses. Dans cette cabine, il était toujours en voyage.”

“Un tel homme, qui ne sort jamais, s’appelle en Hollandais un HUYSMUS, dis HUYSMUS!”

“Heuismezz”… Qu’est-ce que ça veut dire ?”

“Ça veut dire un moineau de maison.

“Chic”, dit Sarah.

“Tu fais des progrès. Mais où apparaît le chien mouillé?”

“Un jour, quelques années plus tard, il en eut assez d’être chez lui tout le temps. Donc il décida d’entreprendre un vrai voyage. Seules, deux destinations l’intéressaient : la Hollande et Londres. Il était déjà allé aux Pays-Bas mais il avait été très déçu.”

“Pourquoi?”

“Parce que le pays était si différent de ce que l’on voit sur les tableaux de Ruysdael. Il planifia donc un voyage pour Londres. Il était tellement curieux, qu’il alla à Paris pour visiter un bar, un ‘pub’ , fréquenté par de vrais Anglais. Il commanda un fish and chips et une bière qui ne pétille pas, une portion de ce terrible fromage Stilton et se posta sur un tabouret, attendant les Anglais. Soudain, la porte s’ouvrit et entra un vent qui sentit fort le chien mouillé et le charbon. Ça lui suffit. Il paya et rentra chez lui. Il avait fait son voyage déjà, dans sa tête. Plus la peine de monter à bord d’un train et d’un bateau. Tu comprends ? On peut tout expérimenter par la lecture.”

“Une histoire très originale,” je dis.

“Histoire ? Ça s’est vraiment passé ! Tu ne comprends rien, toi tête de fromage de Gouda,” dit Sarah.

(à suivre)

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