Note:
Jusqu’à 1937, à Paris, Natasha Borovsky (1924) et ses parents le grand pianiste Alexandre Borovsky et sa femme Maria “Moussia” Sila-Nowicki étaient très amis de Sergei Prokofiev, sa femme Lina et leurs fils Sviatoslav (1924) et Oleg (1928), ce qu’est décrit et illustré avec des photos en articles 29 – 40 de la Chronique de Moussia. Voici les souvenirs rêvés de Natasha de cette époque.

Igor

suite du poème L’Appel 

         
      Igor est le prénom  que le rêve substitua  à  celui de  l’ami  d’enfance du poème,  je continuerai à m’en servir jusqu’ au dénouement  de cette histoire véridique. Si elle est vague dans ses dates et détails, c’est qu’elle m’apparut en lambeaux, comme un souvenir d’enfance  ou un rêve.

Nous l’appelions Bébain.

Il avait cinq ans de moins que son frère, Sviatoslav,  ange de Della Robbia aux boucles blondes et moi, la volontaire aux cheveux droits.

Nous habitions ensemble un grand appartement clair, Rive droite, face au Trocadéro.

Nos pères, avant la Revolution, avaient été amis au Conservatoire de St.Pétersbourg. Mon père fut le premier à entendre, ainsi que plus tard, à jouer, les compositions de son camarade pour le piano.

Le papa de Sviatoslav nous donnait des fessées – pour cause – et ma gouvernante française l’avait surnommé Papa Shliopé – en russe shliopa  veut dire fessée.

Je n’avais nullement  peur de lui.

    Ptashka – pinson – était le sobriquet de sa gaie et gracieuse petite femme au sang partiellement espagnol, Linette. Linette chantait. Ma mère, “Madame Récamier”, la beauté romantique jouait le piano. Polyglottes et hardies toutes deux.

En été, le jour de mon cinquième anniversaire, je revois un jardin à Clamart.

De part et d’autre, nous voyagions beaucoup.

* * *

    Vers la fin des années vingt, nos familles se séparèrent. La mienne s’installa a Berlin.

Hitler, la rupture de mes parents, nous ramena à Paris, maman et moi. Je renouais d’amitié avec mon beau “fiancé”, Sviatoslav, et son petit frère, Bébain, un blondin lui aussi, mais sans boucles, à l’intelligence précoce (à cinq ans, il jouait aux échecs avec son père).

Les garçons firent grand bruit quand ils s’aventurèrent dans une carrière du Midi et s’égarèrent. Cette fois, Papa Shliopé administra une rossée magistrale !

Puis, en ‘37, je crois, ils partirent tous quatre en Union Soviétique.  Le père n’en revint plus.

Un an plus tard, mon père, en tournée, vit son ancien ami à Moscou  — acclamé, privilégié, mais, en fait, privé de liberté.

Linette enrageait.

Les garçons s’accoutumaient tant bien que mal à la vie soviétique, quand leur père, tombé amoureux d’une jeune communiste, les déserta. Mais quel ne fut leur choc lorsque, un beau matin, ou une belle nuit plutôt, on embarqua leur mère en prison.

Linette, le gai pinson, resta en cage huit ans

Fut-ce par peur ou impuissance que son célèbre époux se tut? Était-ce son unique moyen, en coupant ses attaches à l’Occident, de supporter ce milieu de cauchemar Kafkaesque? Laisser croupir en prison sa jolie petite femme spirituelle et gâtée, la mère de ses enfants? Procédé de sauvetage plutôt lâche pour un homme réputé courageux!

Et ses fils, que devinrent-ils?

Abandonnés, désemparés, affamés, ils furent secourus par une écolière, camarade de Sviatoslav, sa future épouse.

Cinquante ans plus tard à Moscou, dans ce même joli petit appartement où nous étions assis, elle décrivit comment, alertée par leur absence de l’école, elle trouva les garçons après l’arrestation de leur maman, négligés et désespérés. Elle continua à s’occuper d’eux jusqu’à ce que Linette fut mise en liberté. Une fois réhabilitée, Linette avec son fils cadet s’échappa à l’Occident tandis que Sviatoslav, devenu architecte, sa femme médecin, le jeune couple  continua à vivre à Moscou dans le même appartement où je les trouvais. Il faut dire que Linette s’échappa en esprit, car il n’y eut plus grand obstacle à son départ une fois le tyran mort et dénoncé.

Par une curieuse coïncidence, Serge Prokofiev mourut le même jour que Staline.

***

    Le mariage soviétique de Prokofiev ni connu ni reconnu à l’Occident, Linette y fut reçue comme l’unique et légitime veuve du compositeur. Elle  eut de quoi vivre amplement grâce aux droits d’auteur du défunt ainsi que de maintenir son fils Oleg  et ses enfants de deux noces (il est temps de lui rendre son vrai nom et de renvoyer Igor au domaine du cauchemar).

Je la revis plusieurs fois avant sa mort. À Berkeley, à Londres et à Paris, devenue boulotte et méchante langue. Bien qu’elle ne m’épargnât pas, elle m’était toujours proche et chère comme une seconde maman. Loin d’être accablée par ses huit ans de prison, elle paraissait avoir mené une lutte féroce avec ses geôliers et remporté une victoire! Elle exécrait le système soviétique, mais ne blâmait pas son mari de l’avoir abandonnée à sa merci. Elle parlait volontiers du grand compositeur, Serge Prokofiev, et de la façon dont, en tant que sa veuve, elle était fêtée. Elle n’aimait pas sa bru anglaise. Ni ses petits- enfants anglais mal élevés. Je fus témoin de la relation crispée, sinon hostile, qu’elle avait avec le fils pauvre, mais fier qu’elle maintenait.

* * *

    Je rendis visite à Oleg-Bébain dans une banlieue de Londres, dans le désordre de sa grandissante famille anglaise. Je ressentis envers ce grand russe blond Bohême, dans lequel je revoyais le garçonnet au front haut, une affection immédiate, une intimité de longue date aussi forte et mystérieuse que celles qui me saisirent en présence de son frère aîné dix ans plus tard. Telle est la puissance des émotions enfantines, les premières et plus fraîches de la vie.

Il se hâta, à cette première rencontre, de me montrer ses tableaux mi-religieux de sujets russes, qui me plurent.  Plus tard il construisit des sculptures abstraites en bois. Il écrivait de la poésie que je ne comprenais pas, dont il inscrivait des lignes sur ses sculptures. Comme son père, il avait l’égocentrisme de l’artiste qui l’isolait de la réalité et allégeait, sinon effaçait, son sens de responsabilité. Dans le cas d’Oleg, privé jeune garçon de sa maman, peur de la responsabilité  ne l’empêcha nullement de s’adonner à son besoin d’une épouse complaisante et admiratrice  – il en eut trois.

Oleg et mois nous revîmes plusieurs fois, avant et après mon mariage avec Stuart (le gentleman britannique dont l’impitoyable  Linette approuvait) et la publication de mon roman. Au fur et à mesure de nos rencontres il me parla de sa première femme, l’intellectuelle allemande, de sa propre philosophie, ses lectures, ses pensées, mais pas un mot sur le père, qu’enfant, il avait dû tant aimer.

Il commençait à gagner quelque renommée comme sculpteur, dûe, je soupçonne, au nom paternel plus qu’à son talent pourtant indiscutable, lorsqu’il mourut d’une attaque cardiaque à soixante-neuf ans.

Il ne m’écrivait plus depuis mon hémorragie cérébrale. La maladie, la mort, lui faisaient-elles peur?

Il avait perdu un de ses enfants de cancer et ses parents de leur vivant dans sa jeunesse. Jamais il ne fit allusion à la triste époque qui avait dû, profondément, le marquer.

* * *

    Pourquoi m’apparut-il sous un faux nom, si vivant dans sa cellule, symbole des prisonniers de conscience de par le monde? Linette Prokofiev et mon Oleg, dit Igor, avaient langui en prison pendant huit ans. Serait-ce ma conscience qui me rongeait, qui exigeait en expiation une mort brutale?

Oleg et Sviatoslav m’étaient comme des frères. . .

Mais ils sont tous mes frères, ces incarcérés que je suis impuissante à délivrer!

Oui, je suis coupable. Tous les adultes conscients sont coupables. Et si de temps à autre une expiation sanglante est nécessaire pour l’honneur de l’Humanité, pour sa survie peut-être, aurais-je eu le courage démontré en rêve, de me sacrifier?

*D’où me vint  le nom Igor ? La question me tracassa jusqu’a ce que  l’origine de ce nom  ne m’apparût.  Le Prince  Igor Constantinovitch Romanov  était l’ami  d’enfance et  futur fiancé de mon héroïne de fiction, Tatyana, dans “Une Fille de la Noblesse”.  Igor Constantinovitch, avec d’autres membres de sa branche de la famille impériale, périt de mort lente et atroce  aux mains des Bolshéviques.   

Natasha Borovsky

Berkeley, California

l6 février 2003

Print Friendly