Par Albert Chiendeau

Il se souvient de la Seconde Guerre Mondiale comme une des périodes les plus apaisantes de sa vie. Depuis la fenêtre de sa classe, au deuxième étage de son école primaire à La Haye, la ville qui se trouve sur une ligne directe de Londres à Berlin, il regardait avec fascination des V1 ronronnantes et des V2 sifflantes, partant en hâte en direction de l’Angleterre. Les avions anglais suivaient la même route dans la direction de Berlin et parfois, pour brouiller les proto-radars Allemands, ils laissaient tomber pendant la nuit des longues bandes de papier argenté que l’on collectionnait. La plupart tombait dans un terrain de mines terrestres à côté de son école et une fois un ami était sauvé de là par un officier allemand visiblement stressé avec une carte entre les mains.

Dans son lit, il écoutait le ronronnement calmant des milliers de bombardiers anglais qui passaient au-dessus dans la nuit  et qui rentraient deux heures plus tard et dont quelques-uns avaient en retour les moteurs bégayants. Parfois, entre l’ack-ack-ack des artilleries anti-aériennes et le hurlement des Messerschmidt, il entendait la voix basse lourde de son père, accompagné au piano par sa mère. “Wer reitet so spät durch Nacht und Wind? Es ist der Vater mit seinem Kind” – Erlkönig –  le Roi des Aulnes:  – ‘qui chevauche si tard à travers la nuit et le vent ? C’est le père et son enfant’. Ses parents ne pouvaient pas relater Schubert et Goethe aux nazis. Vers la fin, son père chantait très bas et plus bas encore jusqu’à  faire trembler les vitres : “in seinen Armen das Kind war Tod.” “L’enfant dans ses bras était mort.”

Il frissonnait et tirait ses couvertures au-dessus de sa tête.

Parfois, des gens leur rendaient visite. Je l’évoque en particulier car il ne se passerait plus jamais après la guerre. On chantait autour du piano. On jouait des sketch (tous participaient, sauf une tante, normalement raconteuse spécialisée en maladies affreuses de ses amies, qui se justifiait par: “on a aussi besoin d’un public”), sous lumière de bougies, en mangeant des oignons de tulipes frits. Il n’était jamais présent dans le séjour pendant ces visites mais pouvait entendre tout dans son lit. La belle époque de sa vie. C’était si convivial.

Il lisait et lisait. Dévorait les livres. Bientôt il avait lu les oeuvres completes de Karl May et des centaines de romans policiers. Ça lui donna une forte avance sur ses contemporains. Il était malade encore très souvent, donc il lisait toujours dans son lit, nuit et jour. Sa mère le soignait avec des oeufs battus, contrôlait ses devoirs et lui appris à parler correctement et poliment  et jamais de dire des gros mots. Il adorait sa mère et lui obéissait en tout.

C’est évident que cette situation ne pouvait pas durer.

(à suivre)

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