En 1954, la Société des Libraires de La Haye fêtait son centième anniversaire. On invita des écrivains célèbres de partout dans le monde pour donner des discours. Un d’eux était Albert Camus. Le titre de son discours, récemment retrouvé aux archives de la Société défunte, était: L’Artiste et son Temps. Il parla aux libraires des différences d’opinion entre son cercle et celui de Jean-Paul Sartre.

C’est pendant cette visite de trois jours aux Pays Bas, du 4 au 6 octobre 1954, qu’il visita Amsterdam et là, probablement, le Bar Mexico City. Un nom devenu inoubliable car c’est où Camus situait son roman La Chute. Là, dans ce bar, en parlant avec un homme qui reste inconnu pour le lecteur, le protagoniste Jean-Baptiste Clamence, ancien avocat parisien, donne une description dans laquelle je me retrouve bien.

« La Hollande est un songe, monsieur, un songe d’or et de fumée, plus fumeux le jour, plus doré la nuit, et nuit et jour, ce songe est peuplé de Lohengrin comme ceux-ci, filant rêveusement sur leurs noires bicyclettes à hauts guidons, cygnes funèbres qui tournent sans trêve, dans tout le pays, autour des mers, le long des canaux. Ils rêvent, la tête dans leurs nuées cuivrées, ils roulent en rond, ils prient, somnanbules, dans l’encens doré de la brume, ils ne sont plus là. Ils sont partis à des milliers de kilomètres, vers Java, l’île lointaine. Ils prient ces dieux grimaçants de l’Indonésie dont ils ont garni toutes leurs vitrines, et qui errent en ce moment au-dessus de nous, avant de s’accrocher, comme des singes somptueux, aux enseignes et aux toits en escaliers, pour rappeler à ses colons que la Hollande n’est pas seulement l’Europe des marchands, mais la mer qui mène à Cipango, et à ces îles où les hommes meurent fous et heureux »

Oui, Albert, et quand ils rentrent de Cipango, quelques-uns parmi eux continuent de rêver, plus de songes d’or mais des songes bataves, grâce à vous et tant d’autres génies Français. Comme cet homme qui écrivait quatre mille pages après que le chant d’une grive ait stimulé sa mémoire et qu’un autre fit de même, se laissant inspirer par une madeleine trempée dans une infusion de tilleul.

 

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