La photo montre la mère de Natasha Borovsky, Maria Viktorovna Sila-Nowicki à l’âge de trente-quatre ans. Par une série d’incroyables beaux hasards combinée à douze ans de recherches, j’ai pu faire la connaissance avec cette femme extraordinaire.

Émigrée de la Russie en 1917 – même si elle y rentra souvent après -, ayant habité Los Angeles, parfois New York, toujours Paris et, entre-temps, le Berlin des années 1929-1933, elle est encore vivante dans les journaux de Sergei Prokofiev, de Vera Stravinsky, dans les mémoires et archives personnelles de Natasha Borovsky, de Giacomo Antonini (le critique littéraire Italo-Néerlandais, l’époux de Maria de 1937 à 1959), de Karin Antonini la veuve de Giacomo Antonini, et de l’écrivain Néerlandais F.C. Terborgh. J’ai eu la bonne fortune d’avoir accès à tous leurs souvenirs et archives, dont les histoires et destins étaient si interreliés.

Mes recherches étaient une aventure passionante. Maria, dans son temps, connaissait bien personnellement tout le monde artistique de Paris et de Berlin, les peintres, les écrivains, les danseurs, les musiciens et les chefs d’orchestres d’importance. Élève de Meyerhold à St Petersbourg, elle était parfois à côté de Prokofiev en 1921 quand il préparait la musique, le libretto et la mise en scène de son L’Amour des Trois Oranges ou encore pendant les répétitions pour la première mondiale de cet opéra à Chicago. Et il appréciait ses conseils professionnels. Via Prokofiev et à côté de son mari le pianiste Russe Alexander Borovsky, elle se liait en amitié avec beaucoup de monde dans leur cercles.

Stuart Dodds, mari de feue Natasha Borovsky et son executeur testamentaire dont ses oeuvres littéraires, m’a donné la permission de publier des souvenirs de Natasha  qu’elle m’envoyait pendant les derniers dix ans. Ce sont, sous forme de poèmes en prose, ses souvenirs de sa jeunesse avec les enfants Prokofiev, de sa mère Maria (“Moussia”, 25.1.1895- 2.8.1959), de son père le pianiste Alexandre Borovsky (18.3.1889 – 27.4.1968) et de son beau-père italien Conte Giacomo (“Gino”) Antonini (18.9.1901- 16.6.1983), l’amour de trente ans et le dernier mari de Moussia.
(à suivre)

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Alexandre Borowsky (Mitau, Lettonie/Russie 18.3.1889 – Waban, Mass., USA, 27.4.1968) était un enfant prodige du piano sous la conduite de sa mère avant de joindre le Conservatoire à St Petersbourg. De 1915 à 1920, il donnait des master classes au Conservatoire de Moscou et des concerts dans son pays. Il obtint aussi son diplôme universitaire en droit. En 1921, il quitta Russie et allait à Paris.

Là, il y eut un grand succès et pendant ses premières trois saisons en France il donnait déjà des dizaines de concerts et de recitals. Il débuta au Carnegie Hall en 1923. Il continuait de concerter partout en Europe, en Russie, en Amérique su Sud,  pendant les années 20 et 30. Il émigra vers les États Unis en 1941 pour y continuer sa carrière de soliste et de pédagogue du piano.

Alexandre Borovsky et Sergei Prokofiev restèrent toujours liés par amitié, depuis qu’ils eurent été dans la même classe au conservatoire de St Petersbourg. À cette époque, Alexandre fréquentait Serge dans l’appartement où il vivait avec sa mère. Il était un des premiers à entendre quelques-unes de ses compositions comme ‘Visions Fugitives. Il introduisait les compositions de son ami partout dans le monde pendant les années 1920 et 1930. Prokofiev en était très reconnaisant et admirait ses interprétations. Alexandre n’atteignit jamais la réputation mondiale qu’il méritait. Il était un pianiste superbe. Aux États Unis, des efforts sont en train d’être réalisés pour faire sortir quelques de ses anciens enrégistrements sur CD.

C’est par intermédiaire de Prokofiev qu’en 1922, à Paris,  Borovsky faisait connaissance avec la mère de Natasha, Maria Viktorovna Sila-Nowicki.  Ils se mariaient à Paris en 1923 et Natasha était née en 1924. Après leur départ de Paris à Berlin en 1930, le mariage ne durait plus. Les Borovsky et les Prokofiev restaient amis jusqu’au retour des Prokofiev à la Russie en mai 1936. Dans les prochains chapitres, je vous raconterai l’histoire de Borovsky en ce qui concerne Maria et sa fille Natasha.

L’inscription en Russe sur la photo, prise ± 1910: ‘Pour mon cher Pavel de son aimant Shurik Borovsky’. Shurik est le petit nom d’amitié pour Alexandre. Pavel (Paul), général dans l’armée soviétique, était le mari de Masha, soeur d’Alexandre, qui à son tour envoyait la photo à Natasha, après la 2e guerre mondiale.

 

(à suivre, tous les mercredis, vendredis et lundis soir à 19 h)

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Serge Prokofiev raconte dans son journal que pour la soirée de 29 décembre 1920, à Los Angeles, il était invité chez les Romanovs. Madame Ariadna Rumanova née Nikolskaya, était une pianiste et compositrice connue. Il ajoute: “et puis apparut un visage nouveau, Baranovskaya, ancienne étudiante chez Meyerholdt, une femme dont la beauté ne cédait en rien à celle d’Ariadna… j’était très impressionné par Baranovskaya.”

Cette beauté était Maria Viktorovna Sila-Nowicki, la mère de Natasha Borovsky. En haut: En souvenir de Moscou, 1920/26/IV.

En 2002, Sviatoslav, le fils aîné de Prokofiev et camarade d’enfance de Natasha Borovsky, lui envoya la transcription russe des journaux intimes de son père, dont la lecture ajouta beaucoup aux propres souvenirs de Natasha, écrits en Français en 2001, sous le titre ‘Piété Filiale’. Ils apparaîtront dans ce blog dans le futur prochain.

Une série d’AVC empêcha Natasha de noter en français sa traduction des mémoires de Prokoviev. C’est pourquoi je traduirai ici, quand nécessaire, quelques extraits de la traduction anglaise par Anthony Phillips (Prokofiev’s Diaries 1907-1933, published by Faber and Faber in the United Kingdom by permission of the Sergey Prokofiev Estate).

Durant les trois semaines après la soirée chez les Romanovs, Prokofiev rencontra Maria Viktorovna plusieurs fois, presque toujours avec d’autres. Il parle d’elle dans ses journaux dans un style amusant et littéraire. Beaucoup de fêtes furent organisées autour du Nouvel An 1921. Il eut donc beaucoup d’opportunités de la voir, pour la plupart arrangées par Baranovskaya elle-même. Il écrit :

“Rumanova et Baranovskaya, séduisantes et décolletées, étaient très belles et faisaient de leur mieux pour rester près de moi” […] “ Je n’avais jamais dansé en Amérique et je ne connaissais pas les dances américaines. J’invitai donc Baranovskaya à me les enseigner. Elle le fit avec beaucoup de plaisir et avec beaucoup de succès. Alors que je maîtrisai les pas facilement, je lui demandai: “c’est tout ce que je dois faire?”. “Oui, mais il faut être un peu plus immoral,” elle dit, “Il faut presser vos jambes contre celles de votre partenaire, aussi haut et fort que possible.”

Pendant les jours suivants, il découvrit davantage d’informations sur elle : des ragots et de ses propres histoires. Elle l’impressionnait, pas seulement par sa beauté et son calme mais aussi par son professionalisme en matière de théâtre (elle étudiait sous Meyerhold à St. Petersbourg). Un soir il assista à un discours qu’elle donnait sur Molière, dans un Français impeccable. Un autre soir, ils étaient à deux à table chez les Romanovs quand “elle montra beaucoup plus de profondeur que je ne l’aurais imaginé. Depuis quelques deux ans, elle souffre d’une maladie affreuse, tuberculose des reins.  Pourtant, son attitude sous sa maladie et son indifférence pour son issue, m’étonna et agrandit ma tendresse pour elle”.

Pendant l’après-midi de l’anniversaire de la jeune femme, en janvier, Baranovskaya vint voir Prokofiev  ‘pour inspecter l’Amour des trois Oranges’. “Je lus pour elle une partie du texte du libretto, en l’expliquant de temps en temps et en jouant la musique. En fait avec la commedia dell’arte et les idées de Gozzi et de Meyerhold, elle s’identifiait  fort à mon opéra et  était très  enthousiaste. Ses yeux brillaient et ses joues rougissaient. Elle ne voulait pas partir mais je le dus pour un rendez-vous.”

Quatre jours plus tard: “Baranovskaya me visita. Et je jouais et racontais les troisième et quatrième actes de Trois Oranges, et quelques extraits de L’ange de feu. Cela la mit en extase encore, comme le fit ma photo, que je lui présentai avec quelques strophes. “Ces strophes resteront dans mon coeur jusqu’à ma mort”, elle me fit remarquer.

Prokofiev partit par train à Chicago et dans le train, il écrivit à Frou-Frou,  petit nom qu’il avait inventé pour elle. Elle répondit par des lettres ressemblant de plus en plus  à des lettres d’amour.

Puis il partit vers la France par bateau. De retour en octobre, il rencontrait Frou-Frou à New York . Elle avait pris un peu de poids mais “elle est encore la personne sensible et vitale de toujours.” Il partit pour Chicago avant la fin octobre pour les répétitions des Trois Oranges. Frou-Frou arriva là 17 décembre. Elle fut à ses côtés dans la salle pendant les répétitions et lui donna de conseils très utiles. À nouveau, elle tomba malade et dut rester au lit. Mais elle assista aux répétitions finales le 29 décembre et à la première de l’opéra, le 30 décembre 1921.

Quand il la rencontra à New York quelques semaines plus tard,  elle était si malade qu’elle dut aller à l’hopital. Il lui rendit visite pendant une semaine.

“Les conversations de Frou-Frou prenait un tour de plus en plus ouvert et spécifique. Nous parlions avec courtoisie et d’un ton à demi-blagueur, mais sa volonté était claire. Son idée était que je l’épouse. Apparemment son mari, dont elle se sépara deux ans avant, avait disparu au Mexique et elle avait les documents pour le prouver. “Je suis belle, assez présentable, pourquoi ne pas devenir ton épouse?” Et pour sûr, si je cherchais une épouse il serait difficile d’en trouver une plus appropriée que Baranovskaya. Mais son raffinement, sa délicatesse et son goût artistique que j’aimais tant, semblaient avoir tué la femme en elle. De ce point de vue, elle n’excitait pas mes sentiments… Donc, du même ton badinant que notre habitude, je lui expliquais comment un tel pas serait mal venu, et le sujet ne fut plus jamais abordé. Cependant, je continuai à lui rendre visite chaque jour.”

Prokofiev partit en France le 25 janvier 1921. Baranovskaya fut emmenée en Californie, sous le soleil,  pour récupérer.

Une note pour les amateurs: C’est Guillaume Apollinaire qui introduisait Meyerhold aux oeuvres de Gozzi, inclus L’amour des Trois Oranges.

(à suivre)

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      Toronto World, 3 January 1918            Poverty Bay Herald (NZ), 20 February 1918

Le couple russe Vladimir Baranovsky et son épouse Maria, née Sila-Nowicki, arriva à San Francisco le 3 janvier 1918, par le bateau ss Ecuador de la Pacific Mail Steamship Co., venant de Japon. Ils avaient fui la Russie via la Sibérie et Vladivostok, après s’être échappés des mains des bolchéviques au début de novembre 1917,  peu de jours après le début de la seconde Révolution de cette année.

Dans mon article précédent, sur Maria Viktorovna Sila-Nowicki, je rapportais qu’elle et Sergei Prokofiev se rencontrèrent pour la première fois à Los Angeles, en Décembre 1920. Prokofiev, dans ses journaux, l’appelait Baranovskaya, après quelque temps même Frou-Frou, impressionné par sa personnalité et sa beauté. Il écrit qu’elle ne put le convaincre de l’épouser car son coeur appartenait à Lina Codina, sa future femme. En 1921, Maria l’aida  préparer son opéra L’amour des trois Oranges. Après, à Paris, Maria resta toujours amie du couple Prokoviev et leurs enfants grandirent ensemble, jusqu’à leur départ définitif vers la Russie en 1935. Natasha Borovsky recontacta Lina Prokofiev en 1974, alors qu’elle quittait la Russie, ayant souffert huit ans dans un camp de travail. Elle rétablit le contact aussi avec les fils de Prokofiev, Sviatoslav et Oleg, ses amis d’enfance.

Après leur première rencontre, Prokoviev nota dans ses journaux ce qu’il avait appris du circuit de commérages à Los Angeles : “Elle a 28 ans mais a l’air plus jeune, appartient à une bonne famille et a eu plusieurs époux. Elle a vécu à Paris quelque temps et puis étudiait sous Meyerhold. La combinaison de ces expériences lui a donné une empreinte de raffinement. Les Baranovsky et les Rumanov se sont rencontrés à San Francisco et se sont liés d’amitié. Après, les hommes se sont échangés les partenaires, Rumanov et Baranovskaya sont partis vers New York et Ariadna et son homme –   Baranovsky ou un autre homme – restaient dans le Pacifique. En tout cas, Baranovsky  disparut sans aucune trace et le trio vécut en harmonie parfaite. Je ne sais pas si Rumanov partage ses attentions entre les deux femmes ou s’’il y a quelque autre combinaison, mais il est aimable, cultivé et obligeant.”

En approfondissant leur amitié, Maria se confia à lui de plus en plus et il dut rectifier et simplifier ses premières impressions. Il avait bien deviné qu’elle était plus jeune, elle venait justement de fêter son 26-ème anniversaire. Elle n’avait été mariée qu’avec Vladimir Baranovsky mais le mariage était en difficulté, et elle connaissait bien Alexandre Kerensky, le dirigeant du Gouvernement Provisionnel russe entre les deux révolutions de 1917: “Elle connait bien Kerensky, il était marié avec une de ses cousines et pendant son règne avait divorcé de sa femme pour se marier avec une autre cousine. Les membres de sa famille, tous monarchistes, lui étaient très hostiles,  mais Baranovskaya elle-même était restée amie. Elle me raconta beaucoup de choses intéressantes sur la vie quotidienne de Kerensky. Elle dit q’il était un hystérique et que, de son opinion, c’était la source de sa force et de ses faiblesses. Puis on parlait de [Vladimir] son mari.

Qui était cette Maria Viktorovna, d’où venait-elle, qui était son mari Vladimir Baranovsky avec qui elle fuyait la Russie en 1917 ? Comment étaient-ils liés à Kerensky ?

C’est tout vrai, ce que racontait Prokofiev sur elle dans son journal ? Pas tout. On verra.

( à suivre)

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Maria Sila-Nowicki (“Moussia”) est née le 25 janvier 1895 à Moscou, dans une famille de l’ancienne noblesse polonaise habitant pendant des siècles le Grand-Duché de Lituanie, pays en Union avec la Pologne depuis 1386. Après la partition de Pologne à la fin du XVIIIème siècle, tout le Grand-Duché de Lituanie et la Pologne centrale et de l‘est furent incorporés à la Russie. La famille Nowicki possédaient des domaines dans la région de Lepel (province de Vitebsk, maintenant la Biélorussie), qu’ils perdirent quand Napoléon et son armée passèrent par là-bas et dévastèrent la région entière. Pour la survie de leur famille, les hommes de la famille de Maria et de familles polonaises similaires n’avaient pas d’autre choix, que de joindre l’Armée Impériale russe ou de se former dans les universités aux professions médicales, légales ou techniques. Depuis un certain décret de Cathérine II, dite La Grande Catherine, ces métiers n’étaient reservés que pour la noblesse héréditaire.

Le grand-père de Moussia, Wiktor-Franciszek Sila-Nowicki (1830-1910) obtint en 1882 un décret de l’Héraldique Impériale permettant le retour de l’usage du nom complet  Sila-Nowicki, perdu pendant les cent ans avant. Ce décret concernait aussi sa femme et tous ses enfants et descendants;  il dut prouver sa généalogie jusqu’à la fin du XVIème siècle.

Wiktor, qui avait travaillé dans l’Administration des Domaines Impériaux, fut transféré plus tard vers la région de l’Orel/Novgorod mais resta résident de Moscou. Après, il devint Directeur d’un nouveau chemin de fer. Cela l’aida à avoir deux pensions de retraite et en 1895, il acheta alors un domaine modeste en Pologne, appelé Wylagi, dans la paroisse de Kazimierz Dolny, province de Lublin, au sud-est de Varsovie.

En 1849, Wiktor épousa Julia, Baronesse Witte von Wittenheim (1923-1855), d’une famille baltique. Elle mourut jeune, probablement à cause de l’accouchement de son quatrième fils, Mieczyslaw, qui mourut peu de temps après. Luthérane, elle fut enterrée au cimétière Luthérane à Moscou. Elle laissa derrière elle Wiktor et leurs quatre fils qui avaient tous été baptisés dans la religion catholique. En 1859, il se remaria avec Jozefina Dowgiallo (1841-1908), issue d’une famille très ancienne lituanienne. Jozefina avait 28 ans de moins que lui et était une mère aimante pour ses beau-fils petits toute aussi chaleureuse comme pour ses propres cinq enfants, nés après.

Les personnes sur la photo ci-dessus, prise à Moscou en 1878, sont les enfants de Wiktor et ses femmes Julia et Jozefina. Tous parlaient Polonais aussi couramment que Russe.

Le père de Moussia, Wiktor (1854-1917), pas encore marié, est assis à droite avec sa demi-sœur et filleule Stanislawa sur son genou (1874, morte 1952 à Wylagi). Debout à droite, Julian qui devint médecin (1861-1919). Debout au centre Wladyslaw (1850-?), médecin également. Il était marié avec Eugenia Baranovsky, tante du premier mari de Moussia, Vladimir Baranovsky. Eugenia mourut un an plus tard en 1879, à l’âge de 28 ans. Le frère derrière la petite table, est Emanuel (1852-1917). Pendant la Révolution russe de février 1917 il était, grade de général, Gouverneur de Moscou. La fille à droite est Jozefa (1867 – morte à Wylagi en 1941) et la fille assise à gauche, Zofia (1972- morte en 1943). À l’extrême gauche Helena, qui resta célibataire (1859 Nowgorod, morte 1901 à Wylagi). Alexandre, né en 1878, est absent de la photo. Il mourut en 1941. Il devint avocat, ayant étudié à l’université de Moscou comme son frère Wladyslaw, le docteur.

Alexandre était le père du fameux avocat Wladyslaw Sila-Nowicki (1913-1994), cousin de Moussia, l’avocat courageux du syndicat Solidarnosc, qui fut condamné à mort par cinq fois par les communistes et sauvé miraculeusement (ses huit copains furent en revanche exécutés). Il fut incarcéré pendant 10 ans, avant d’être libéré en 1956).

Cette famille, comme tant d’autres familles de la même époque, était déchirée par la Révolution russe puis encore par la Seconde Guerre Mondiale. Même, le destin emmena quelques-uns d’entre eux dans des camps opposés, comme nous le verrons aussi pour la famille Baranovsky.

Emanuel et Viktor furent tués pendant la Révolution de 1917. Deux des trois fils de Julian également. Le 13 juin 1905, Zofia et Stanislawa, dans une cérémonie combinée  à Kazimiersz Dolny (à laquelle assista Moussia à l’âge de 10 ans, son frère Julian à l’âge de 8 ans), se marièrent respectivement avec Wladislaw et Ignacy Dzierzynski, deux frères de l’homme déjà considéré comme un renegat par la famille depuis quelques ans: Félix dit ‘de fer’, qui plus tard fut  le fondateur et chef de la Tchéka, la police secrète de la Russie (devenue plus tard le KGB).

Le mari de Zofia, Wladyslav Dzierzynski devint un neurologue fameux. Il fut tué par la Gestapo à Lodz, en Pologne, en 1942. Zofia, elle-même, mourut dans un goulag près d’Alma Ata en Kazakstan, en 1943. Le mari de Stanislawa, Ignacy Dzierzynski, diplomé avec honneur de l’Université de Moscou en mathématiques, l’histoire de la nature et la géographie devint professeur à Varsovie et, après l’indépendance de Pologne, travaillait au ministère d’éducation. Il mourut à Wylagi en 1953. Stanislawa et lui avaient une fille Wanda Jozefa (1906-1914) et un fils Olgierd Emanuel (1910 – mort en 1995 en Angleterre).

Olgierd, cousin de Moussia, épousa à Kazimiersz Dolny : Julia Anna Misterko (1910-1992, morte à Sienne, Toscane, Italie) et joignit l’Armée polonaise du Général Sikorski pendant la Seconde Guerre Mondiale. Après la Guerre, les communistes lui confisquèrent sa nationalité polonaise et son héritage, comme ils le firent avec son fils, Andrzej Leszek Dzierzynski, né le 3 décembre 1936 à Varsovie.

Andrzej est peintre, sous le nom d’André Dzierzynski. Il vit en Angleterre et Toscane. André m’a aidé, très généreusement à reconstruire l’histoire de sa famille et m’a donné aussi la permission de publier la photo de famille de 1878.  Il peint les paysages de la Toscane et de la Provence italiennes, en utilisant la technique ancienne de la détrempe à l’oeuf (http://dzierzynski.com/). Il a également été une source riche d’informations sur sa tante Moussia, qu’il a connu personnellement quand il était jeune.

 (à suivre)

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On sait peu de la jeunesse de Moussia, notamment avant sa vingtième année, hormis le fait qu’elle grandit à Moscou où vivaient ses parents. Pendant son adolescence, la famille déménagea vers Saint Petersburg car son père, Colonel Wiktor Sila-Nowicki, était transféré auprès de la Cour Impériale. Peintre et amateur d’art, il devint aide-de-camp du Grand-Duc Konstantin Konstaninovitch, homme cultivé, petit-fils du Tsar Nicolas I, poète, dramaturge et traducteur de Goethe, Schiller et Shakespeare. Baptisé catholique, Wiktor ne put pas être promu au grade de Général, grade reservé aux  officiers appartenant à l’Église Orthodoxe. Nous verrons dans un article suivant que sous le Gouvernent provisoire d’Alexandre Kerensky de 1917, cette restriction fut abolie.

La photo ci-dessus, de Moussia à l’âge de dix ans avec le chien Hector, fut prise le 13 juin 1905, pendant le double mariage à Kazimierz Dolny de ses tantes Zofia et Stanislawa avec Wladislaw et Ignacy Dzierzynski, mentionné dans l’article précédente.

1899                                                                     1913

À gauche: Moussia à l’âge de quatre ans dans les bras de sa mère Anna Satina,  actrice avant son mariage. On ne sait plus qui est le garçon, nommé Sergei, aux côtés d’Anna et de Moussia. Il pourrait être un fils qu’Anna eut avant son mariage. Photographe: Dyagovchenko successeur K. Fisher,  Moscow Pont Kuznecki 11

À droite le père de Moussia, à l’âge de 59 ans, après qu’Anna et lui se soient séparés. Sur l’image ci-dessous, prise par le photographe  I. Antonopoulo à Odessa, on peut admirer Anna, actrice. Il m’apparaît que cette photo était prise pas trop longue avant la photo de 1899.

(à suivre)

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Dans les deux articles précédants, j’ai fait référence au double mariage du 13 juin 1905 à Kazimiersz Dolny, en Pologne, où était situé Wylagi, le domaine de la famille Sila-Nowicki. Ce jour là, Zofia et Stanislawa, tantes de Moussia, épousèrent Wladyslaw et Ignacy Dzierszynski. Nous avons déjà vu une photo de Moussia avec le chien Hector, prise pendant cette journée. André Dzierzynski m’a maintenant donné la permission de publier l’image ci-dessus, pour lui très privée et chérie, car Ignacy et Stanislawa étaient ses grand-parents. La photo fut prise devant la maison de Wylagi après la cérémonie dans l’église.

De gauche à droite, assis: Jozefina, épouse de Wiktor-Franciszek – la femme formidable qui éleva les quatre enfants du premier mariage de Wiktor ainsi que leurs cinq enfants – à l’âge de 64 ans. Le garçon contre elle est Julian, le frère de Moussia, à l’âge de 8 ans. Il figurera dans plusieurs articles à suivre. Au centre: le pater familias Wiktor-Franciszek, 92 ans (il mourut à 97 ans). À côté de lui, Wladyslaw Dzierzynski à l’âge de 24 et sa femme Zofia, 33. Assise aux pieds de Zofia : Moussia, 10 ans. Debout au centre: Ignacy Dzierzynski, âgé de 26 ans, avec sa femme Stanislawa, 31 ans. À côté d’elle, le curé de l’èglise de Fara à Kazimiersz Dolny. Le couple à droite d’Ignacy : le médecin de village et sa femme, les témoins. Les autres sont des gens du village, employés de la maison. Regardez l’enfant de village contre Jozefina ! Elle aimait les enfants des autres aussi fort que ses propres enfants. À cette époque, Moussia et Julian vivaient avec leurs parents à Moscou, donc il est probable qu’ils aient été emmenés au mariage par Zofia et Wladyslaw, qui travaillait à Moscou.

Ci-dessous, la maison à Wylagi, sur une photo prise en 1944 à travers la clôture laissée par les militaires de l’Armée Rouge qui avaient occupé la maison. Regardez les deux fenêtres du grenier, au centre. Selon l’histoire familiale, le renegat de la famille, Félix Dzierzynski (voir article 5) se présenta à la maison peu de temps après le mariage. Il était recherché par la police pour avoir adressé la parole à des travailleurs en protestation à Pulawy, près de Kazimierz Dolny. La Jozefina généreuse persuada son mari de le cacher au grenier. Depuis, un dicton dans la famille était que leur sainte Jozefina avait sauvé la Révolution russe.

(à suivre)

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Mousinka Sil(l)a-Novickaya 1916 Moskwa

Sergei Prokofiev mentionna dans ses mémoires que Moussia avait étudié à l’école de théatre en Russie sous Meyerhold, lui-même élève de Stanislavski; et connaissait les idées de la Commedia dell’arte et de Gozzi. Il était impressionné par ses opinions et ses connaissances professionelles. Il se laissa d’ailleurs volontiers conseiller par elle pendant les préparations pour la première mondiale de l’opéra L’amour des trois Oranges à Chicago (30 décembre 1921, voir le premier article de cette série). L’opéra était basée sur L’amore delle tre melarance de Gozzi. Elle fut à ses côtés dans la salle pendant les répétitions générales. Au début de 1921, à Los Angeles, il fut également impressionné par le discours qu’elle donna dans un Français parfait au sujet de Molière.

À l’époque où Moussia commença ses études chez Meyerhold, il travailla à Saint Petersbourg. On peut donc supposer qu’elle déménagea vers cette ville. C’est là où vivait et travaillait Vladimir Baranovsky, son futur mari, qu’elle a peut-être rencontré là-bas. D’ailleurs, il est possible qu’elle ait eu des contacts ou même des leçons avec le Théatre Académique de l’Art de Moscou de Constantin Stanislawski. Elle connaissait plusieurs de leurs membres, comme Vera Baranovskaya, la soeur de Vladimir, comédienne très fameuse et devenue plus tard actrice de cinéma. Par la suite, en quelques de ses photos, elle écrivait “En mémoire de Moscou”. Elle connaissait probablement Marija Lilina, la femme de Stanislawski, actrice très connue. Dans les archives de Moussia se trouve une belle photo de Marija Lilina à un âge avançé (1866-1943). Au dos, elle a écrit en Russe que Lilina jouait le rôle de la Contesse Vronskaya dans Anna Karénine de Tolstoy en 1937, ajoutant que ce rôle avait été créé par l’actrice elle-même. En 1937, Lilina n’était pas très connue en Europe.

Julian, le frère de Moussia, de deux ans plus jeune qu’elle, avait  ses propres ambitions :

Ces photos furent prises en 1916, quand il avait 19 ans. Au dos de la photo à gauche, en Russe :

Pilote Julian Sila-Nowicki, de l’escadrille 18ème

Il porte un képi militaire avec le petit emblème de l’aviation. À droite, il porte le même manteau mais avec un bonnet. Il reviendra dans les prochains articles.

Moussia, à l’âge de 20

Marija Lilina, dans son rôle de la Contesse Vronskaya, 1937

 (à suivre)

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Vladimir Vsevolodovich

Baranovsky

Ingénieur des chaussées et trafic

Usine: tel. 231-38                                 Petrograd                      Maison: tel 279-1

Bolshoy Sampsonievskij Prospekt 84a       Rue Bolshaya Puskarshkaya 59/10

Vladimir Baranovsky, le premier époux de Moussia, était ingénieur des ponts et chaussées, comme indiqué sur la carte de visite qu’il avait avec lui quand il arriva aux États-Unis le 4 janvier 1918. La photo, ci-dessus, a été prise quelques années après, à Chicago, où il envisageait brièvement une carrière de chanteur – il avait une très belle voix de bariton. Au coin à droite, Theatrical Studio, 359 No Clark Street, Chicago.

Il était un des descendants d’une famille d’illustres inventeurs, linguistes et officiers de haut rang de l’armée impériale, mariés avec des femmes de familles comparables. En 1917, il travailla dans l’usine de feu son oncle Vladimir Stepanovich Baranovsky, l’usine Baranovskii de machineries et de pipes qui fabriquait des canons et des munitions très avancés en coopération avec l’usine de Nobel d’à côté, dans la Bolshoy Sampsonievsky Prospekt à Vyborg près de la frontière finlandaise, la grande zone industrielle de Petrograd. Les deux usines employaient les inventions de l’une et l’autre.  Les ouvriers des deux usines, des milliers d’hommes, participèrent au premier plan aux démonstrations révolutionnaires de 1917, dans l’avenue Sampsonievsky Prospekt. Vladimir Vsevolodovich était témoin-sur-place de toutes ces démonstrations. Les plus grandes eurent lieu en février, en mai et en juillet. En août, par anticipation, il arrangea un passeport pour l’étranger mais il resta encore à Petrograd, suivant le cours des dévéloppements politiques.

Son grand-père, Stepan Baranovsky, était un homme remarquable. Né le 21 décembre 1817 à Kapustina, un village au province de Yaruslavl, fils de Ivan Baranovsky et Tekla Jaroshevsky, il apparut très tôt qu’il était exceptionellement doué. Dans son lycée à Chernikov, en 1833, il reçut une bourse du gouvernement pour continuer ses études à  Saint Petersbourg. De 1936 à 1942, il enseigna l’histoire et les statistiques à Pskov. De 1842 à 1862, il fut assistant-professeur, puis professeur à l’Université d’Helsinki. En 1862, à l’âge de seulement 45 ans, il se retira de cette position pour se dévouer au développement de ses inventions techniques. De 1868 à 1881, il fut inspecteur en chef des écoles en Sibérie de l’Ouest.


Il avait des talents très divers. Il parlait Russe et Finnois. Dans les encyclopédies réputées de Brockhaus et d’Efron, il est également mentionné qu’il avait maitrisé l’Allemand, le Français, l’Anglais, le Suédois, le Danois, le Polonais, l’Arabe, le Turque et le Persan. Il publia des livres sur des sujets très divers comme la linquistique, l’histoire littéraire, la théologie, la géographie, les statistiques, la médecine, l’hygiène, les méchaniques et la géographie. Il publia des atlas et des articles sur la nécessité des chemins de fer. Il fut d’ailleurs le premier à proposer la construction de la Trans-sibérienne.

Il inventa un sous-marin qu’il bâtit avec son fils aîné, l’inventeur Vladimir Stepanovich. Il créa des méthodes pour l’utilisation de l’air comprimé pour la propulsion des véhicles, comme pour la Locomotive de Baranovsky, une invention pour transporter des petits trains via les grands chemins de fer.

À Helsinki, il était aussi très actif dans la société. Il y fut le pionnier des statistiques du crime, fonda la première Société de Tempérance de Finlande dont il fut le premier président. Il pris également l’initiative de fonder une Société de Protection des Animaux et, en 1860, un refuge pour les femmes libérées de l’hôpital ou de prison ainsi qu’un refuge de nuit pour les sans abri.

En 1845,  Stepan se maria avec Sofia Johanna Ottilia von Wittenheim (1822-1856), fille de Baron Gustav von Wittenheim.  Leurs enfants :

  • Vladimir (1847-1879, qui devint inventeur de réputation internationale)
  • Eugenia (1851-1879, l’épouse du Dr. Wladyslaw Sila-Nowicki, l’oncle de Moussia)
  • Vsevolod (1853-1921, père de Vladimir, premier époux de Moussia)
  •  Lev (1853 – ?, père d’ Olga, première épouse d’Alexandre Kerensky).
  • Deux filles qui mouraient en enfance, Sophia and Olga

Vsevolod et Lev poursuivaient une carrière militaire.

Dans cet article et l’article suivant, la génération prochaine de cette famille sera présentée dans quelques détails car leurs destins devint liés par le mariage et les événements d’avant, de durant et d’après la Révolution Russe.

Stepan et Sofia en 1845

Le fils aîné de Stepan, Vladimir Stepanovich (1846-1879) est encore célèbre aujourd’hui hors Russie pour avoir inventé l’artillerie à tir rapide, pour l’artillerie terrestre et de marine.

Éduqué chez soi, il assista à des cours dans un institut technique à Paris et étudia de temps en temps à l’Université de Saint Petersbourg. À partir de 1865, il travailla comme contre-maître sur le Chantier Naval Carr and MacPherson’s à Saint Petersburg, renommé Chantier Naval Baltique, qui existe encore aujourd’hui. En travaillant dans l’Usine Nobel à Vyborg, de 1867-75, il inventa un canon à tir rapide et des cartouches, immédiatement adoptés par les armées et marines de tous les pays. Il inventa également une machine à fabriquer ces cartouches. Puis, il fonda une usine portant son nom pour tous ces équipements. De surcroît, il inventa un égoutage mécanique pour les mines d’or et un canon à eau pour éteindre les incendies.

Vladimir S. fut tué par un accident pendant un essai de tir.

Vladimir Stepanovich Baranovsky


Petrograd Rue Bolshaya Puskarshkaya 59/10,  adresse de  l’appartement style Art Nouveau  où vivait Vladimir Vsevolodovich en  1917, avant sa fuite.

(à suivre)

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Dans l’article précédant, numéro neuf de cette série,  nous avons fait la connaissance de deux des fils de Stepan Baranovsky, Vsevolod et Lev.

Vsevolod, père de Vladimir – le premier mari de Moussia -, était né 26 novembre 1853. Son frère Lev était né 6 mai 1855. Les frères se marièrent avec deux soeurs : Lydia et sa soeur plus jeune, Marija Vassilieva. Elles étaient des filles d’un professeur fameux de la langue, de littérature et de culture Chinoise dont les oeuvres sont lues encore aujourd’hui. Un de ses livres, L’Islam en Chine, fut traduit en Anglais en 1958. Le Professeur Vassily Pavlovich Vassiliev faisait ses recherches et donnait ses cours au Departement des Études Orientales à l’Université de Kazan, le premier Institut de ce genre en Russie, de  1834 à 1878. Il vécut au sein de la Mission Orthodoxe à Pékin pendant dix ans (1840-50) pour étudier des manuscrits bouddhistes anciens. Il est possible qu’il connaissait professionellement le Professeur Stepan Baranovsky, linguiste aussi, le père de Vsevolod et Lev et qu’ainsi que les deux familles se connaissaient.

Sur la photo au-dessus, prise par A. Selayev à Kazan, on voit Vsevolod et Lydia, en la trentaine.

À gauche, le jeune Vsevolod dans son uniforme de gala du Régiment de la Garde royale des Cuirassiers à l’âge de 22 ans, sortant de l’école élite Nikolaev à Saint Petersbourg. Il participa à la guerre russo-turque de 1877/78. En 1883, il fut diplomé de l’Académie Alexandre de droit militaire et commença une carrière dans ce domaine. De 1883 à1887 il servit à Kopal, où naquit sa fille Vera (1885). En 1887, il fut transféré à Omsk en Sibérie, où il servit jusqu’en 1902 à des positions diverses, comme investigateur et procureur. Son fils Vladimir (centre) naquit à Omsk le 5 juin 1889.

Vsevolod devint juge militaire à Kazan, 1902-1907 et puis à Moscou, 1907-1909, où il fut élevé au rang de Général de Division. Sa fille Vera (à droite) commença ses études de comédienne là-bas et devint une star du Théatre Académique des Arts de Moscou de Constantin Stanislavski, puis, plus tard, du cinéma. De 1909 à 1913, Vsevolod fut juge militaire à Odessa. En 1913, lui et sa femme déménagèrent à Helsinki où il devint membre du Sénat du Grand-Duché de Finlande, appartenant à la Russie depuis 1809. Là, en 1916, il partit en retraite au rang de Lieutenant-Général.

Ce curriculum vitae montre comment à cette époque les officiers et leurs familles étaient transférés partout dans ce pays immense, la Russie. Il sert aussi d’arrière-fond à la jeunesse de Vladimir, de Vera et de leur soeur cadette Elena née en 1892, probablement à Omsk, comme son frère.

Au centre, Vladimir sur sa photo de passeport en 1917. La famille de sa seconde femme aux États-Unis m’ont donné l’opportunité d’inspecter, de faire traduire et de publier une copie de son certificat de naissance et de son passeport. Ci-dessous, la copie de ce certificat de naissance, c’est une capsule de temps intéressante.

EXTRAIT

Régistre de Naissance de la Cathédrale de la Résurrection, église de la cité d’Omsk, le régistre de 18 septembre 1890 Nr. 349.

Liste des Nouveau-nés

Mois, jour, an de naissance : 05 juin 1889

Noms: Vladimir

Jour de Baptême : 07 juillet 1889

Rang, prénom, nom du père et nom des parrains:

Le Capitaine du Pouvoir Judiciaire Militaire Vsevolod Stefanov Baranovsky et sa femme légale, Lydia Vasilieva, tous deux de réligion orthodoxe.

Rang, prénom, nom du père et nom des parrains:

Le Lieutenant-Colonel Lev Stepanovich Baranovsky et Madame le Lieutenant–Colonel Varvara Nikolaeva Zmettnova

Administrateur du baptême :

Le prêtre Vladimir Pobedinski avec le psalmiste Pavel Bystrov

Je soussigné, Jacob Grigorievich Nikolsk, Notaire Publique de la cité de Kazan, confirme l’exactitude de cette copie , qui m’a été présentée dans mon bureau, adresse Rue Petropvlovski, Numéro ‘le fils du Général-Maréchal’, par Vsevolodovich Baranovsky, citoyen Kazan, rue Pushkin, la maison de Voroztsovaia.

En comparant cette copie avec l’original, je n’ai pas aperçu de mots effacés, ajoutés, rayés ou de corrections non-discutées ou autres particularités.

Le vingt-huit Juin 1905 au régistre Nr. 2314.

Pas de cachet apposé à cette copie, car elle va être présentée à un institut d’éducation

(signature)


La Cathédrale militaire de la Résurrection à Omsk, cette église a disparu après la Seconde Guerre Mondiale.

Donc, Lev servait à Omsk en même temps que Vsevolod. En fait il avait un rang plus élevé que celui de son frère aîné. Le jeune Vladimir à 16 ans eut besoin de l’extrait pour s’inscrire à une école. Je pense qu’il fut nommé après feu son oncle Vladimir Stepanovich qui mourut lors d’un accident d’essai de tir, le fondateur/propriétaire du riche empire de fabrication de canons et de munitions Baranovsky. Son oncle Lev avait nommé son fils Vladimir aussi.

Les deux frères nommèrent chacun une fille Elena. Malheureusement, je ne sais pas grand chose d’elles, bien qu’elles s’apprètent à figurer dans cette histoire. Je n’ai même pas pu trouver leurs photos.

Lev et Marija avaient trois enfants : Vladimir, né le 20 mai 1882, qui fut éxecuté en 1936, lors d’une épuration Stalinienne; Olga, née 26 novembre 1883, qui se maria avec Alexandre Kerensky; et une soeur, Elena, née en 1898.

Lev divorça d’avec Marija autour de l’an 1900 et se re-maria, en gardant son fils Vladimir chez lui. Une Marija amère et ses filles Olga et Elena rentrèrent chez leurs parents. Le vieux professeur les éduquèrent de façon spartiate et sévère.

Vladimir Lvovich Baranovsky, à gauche autour de 1905 et à droite quelques années après. Il eut une carrière dans l’infanterie et atteignit le rang de Lieutenant-Colonel en 1915.

Olga Lvovna Kerensky, née Baranovsky, autour de 1910

Toutes les personnes ci-dessus figurent d’une façon ou d’une autre dans l’histoire de Moussia. Dans l’article prochain, nous allons découvrir ce que se passa pour eux en 1917.

 

(à suivre)

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Notes : Les termes bien connus de “Révolution de Février” et “Révolution d’Octobre” selon le calendrier Julien deviennent “Révolution de mars” et “Révolution de novembre” selon le calendrier Grégorien d’aujourd’hui. J’utilise le calendrier Grégorien tout au long mes articles.

Mon blog n’est pas le lieu pour entrer dans les détails de la Révolution Russe de 1917. Innombrables sont les livres écrits sur le sujet, avec des points de vues très divers. Le sujet est de nouveau controversé, même en Russie, suite à la résurrection d’essais afin de réhabiliter les efforts d’Alexandre Kerensky.

En bref : La Révolution russe était en fait une succession de révolutions en 1917, qui firent suite à de nombreux troubles politiques pendant les décennies précédantes. De surcroît, au début de 1917, les conditions de vie en Russie, surtout dans le secteur industriel de Petrograd, étaient fort affectées par la Grande Guerre. Il y eut de lourdes pertes humaines et de fortes perturbations des systèmes de transport. Il y eu presque un arrêt de l’approvisionnement en vivres dans les grandes villes, à Petrograd en particulier, et les classes ouvrières souffraient de la faim au quotidien. La Révolution de mars força l’abdication du Tsar Nicolas II et un Gouvernement provisoire était installé dans lequel Alexandre Kerensky jouait un rôle important, allant même jusqu’à devenir Chef d’État à partir de juillet. Son gouvernement était attaqué continuellement par les bolcheviks sous Lenine et Trotzky qui, finalement, firent tomber le Gouvernement provisoire en novembre 1917. C’était le début d’une guerre civile entre les rouges et les blancs qui se termina en 1922 par la victoire des rouges.

16 juillet, 1917, le début des “Jours de Juillet”; l’armée tire sur les manifestants sur Nevsky prospekt, à Petrograd, sous ordres de Kerensky.

 
Moussia, pendant sa fuite en octobre/novembre 1917, un voyagé  de 10 000 kms par train de Petrograd à Vladovostok.

Le jour du 16 juillet 1917, à Petrograd, Vladimir Baranovsky et son père le Lt. Général (retr.) Vsevolod regardèrent avec horreur, d’en haut par une fenêtre, comment le Gouvernement provisoire faucha une grande manifestation incitée par Lenine et Trotzky. Le Gouvernement réussit à étouffer la révolte, dans d’autres villes aussi. Lenine partit se cacher en Finlande.

Des décennies plus tard, Vladimir raconta cette histoire  à sa famille aux États Unis. Il est bien possible que les deux hommes discutèrent de la possibilité d’une fuite de la Russie, parce que pendant les mois suivants, ils ne perdirent pas de temps pour se préparer et finalement mettre leurs plans en action. Au sein de cette famille, comme chez tant d’autres familles à cette époque, les opinions et les positions différaient sans affecter la loyauté familiale.

Vsevolod Baranovsky, le père de Vladimir, loyal au Tsar, partit en retraite en Finlande en 1916. Dans son appartement de luxe à Helsinki, sa fille Elena soigna Alexandre pendant sa maladie tuberculeuse d’un rein et les deux étaient tombés amoureux. En Juillet, alors que les deux vivaient déjà ensemble depuis mars, après qu’Alexandre ait demandé le divorce à sa femme Olga, ils déménagèrent vers l’appartement d’Alexandre III dans le Palais d’Hiver. Elena attendait leur enfant.

Vsevolod pensait qu’il n’y avait pas de futur pour lui sous un gouvernement révolutionnaire, qu’il soit bolchevik ou plus modéré. De surcroît, l’Assemblée finlandaise avait justement été dissolue, ce que les Finlandais considéraient comme le début de leur indépendance. Il fallait partir de Helsinki.

Le Général Wiktor Nowicki, le père de Moussia, fut tué pendant la Révolution de mars par des soldats mutins qui refusaient de tirer sur des manifestants, selon la version des rapports officiels. Je pense plutôt que son père a été exécuté sur ordre des officiers impériaux, pour le refus de donner l’ordre – comme le furent en mars maints de ses collègues – pas par des mutins. À son arrivée aux États Unis, Moussia déclara être pro-Kerensky.

Vladimir aussi était pro-Kerensky à ce moment. Probablement, il fut influencé par la situation critique des ouvriers dans les usines de munitions et de canons d’artillerie de sa famille à Vyborg, où il travaillait aussi.

Pour sa sœur Vera, la décision était très difficile. Elle était déjà une actrice renommée à Moscou et se trouvait entre deux loyautés : envers sa famille et envers sa carrière et ses amies au Théâtre Académique des Arts de Moscou.

Vera Baranovskaya en 1916 en “Larmes de Clown”, une pièce de théâtre contre la guerre, écrite par le fameux dramaturge et écrivain Leonid Andreïev. Ayant soutenu la Révolution de mars, la révolution bolchévique le dégoûtait et il fuit vers Finlande  à la fin de 1917. Mise en scène : un cirque à Paris.

Moussia et Vladimir, au moment de leur fuite, espéraient et même croyaient qu’ils rentreraient dans quelques années, comme nous le verrons dans les articles prochains.

Vladimir agit tout de suite. Il obtint un passeport, sans doute grâce à l’intervention de Kerensky lui-même, déjà en août, le mois turbulant quand  Kerensky faisait transporter la famille impériale à Sibérie. Lui et son père connaissaient Alexandre Kerensky personnellement. Pas seulement à cause de la relation entre Elena et Alexandre. Olga, encore épouse de Kerensky selon la loi, était en effet la sœur de leur cousin Vladimir Lvovich Baranovsky, le Chef de cabinet de Kerensky depuis avril 1917 quand il devint Ministre de Guerre, promu par Kerensky au rang the Général.

Plusieurs pages de ce passeport seront publiées dans mon histoire, parce qu’elles fournissent des informations très diverses.

Examinons d’abord les circonstances de délivrance du passeport :

Le titulaire de ce passeport, le gentilhomme (litt. noble héréditaire, potomstvenniy dvoryanin), l’ingénieur des chaussées et trafic, Vladimir Vsevolodovich Baranovsky, né en 1889, de religion Orthodoxe, sujet Russe par naissance, envoyé en Amérique pour acheter des machines pour une usine Baranovsky d’équipement mobile, le Départment Mob., a reçu permission d’aller à l’étranger pendant une période n’excédant pas six mois. En foi de quoi, pour voyager librement, ce passeport est donné, confirmé par cachet.

Le timbre à gauche: Le préfet de Petrograd

Le timbre rond à droite (mieux lisible sur les pages prochaines) et le timbre horizontal en haut: “Commissaire du gouvernement intérimaire remplaçant celui de  l’ancien préfet de Petrograd”

Signé par: le Colonel-Lieutenant Samson

La Russie passa du calendrier Julien à Grégorien le 31 janvier 1918 (le jour prochain étant le 14 février 1918), donc selon le calendrier Grégorien ce passeport fut émis le 31 août 1917.

Le curator de contes, en étudiant le passeport de Vladimir avec Anna Mosina, traductrice assermentée russe.

(à suivre)

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Moussia durant leur fuite, en présence d’un officier français. C’était en novembre. La photo a sans doute été prise à Port-Arthur ou Nagasaki, où à cette période de l’année  la météo peut être encore être clémente.

Vladimir et Moussia partirent de Petrograd le 29 octobre 1917. Cette date, enregistrée par un fonctionnaire du Consulat américain sur le passeport de Vladimir (voir ci-dessous), doit être celle du calendrier Grégorien, prenant en compte les dates d’arrivée à Vladivostok et Yokohama. Cela signifie que dans le calendrier Julien, leur départ fut le 16 octobre. Les livres d’histoire montrent qu’à cette époque, sous la pression bolchévique, Kerensky commençait juste ces préparatifs, ne serait-ce mentaux, pour évacuer son Gouvernement de Petrograd. En arrivant aux États Unis, Moussia décrit à la presse américaine en détails l’état dans lequel il était à ce moment, précisant qu’elle fut l’une des dernières personnes à l’avoir vu avant qu’il parte se cacher.

Le cachet russe en haut à gauche mentionne: Vu au Commissariat de la première région de  Rozhdestvensky, maison n°118, avenue  Nevsky à Petrograd, le 18 août 1917, la date du calendrier Julien de délivrance du passeport.

Il n’y a pas de rapport de leur voyage mais les dates sur le passeport de Vladimir sont parlantes. Il fallut treize jours au couple pour atteindre Vladivostok en train. Aucun détail sur le passeport précisant comment ils se déplacèrent de Vladivostok à Yokohama. Mais novembre est trop tard pour quitter Vladivostok par bateau, à cause de la glace. De plus, ils n’avaient pas de temps à perdre. Ils continuèrent sans doute donc vers le sud par train, d’abord par un retour à Harbin puis de là jusqu’à Port Arthur, aujourd’hui Lüshun, puis vers Nagasaki, dans le sud de Kyushu, en traversant la mer de l’est de la Chine en bateau.

Le trajet de Vladivostok à Yokohama a probablement ainsi pris les neuf jours complets entre le 11 et le 20 novembre. Tout le voyage a certainement été épuisant. Quand Moussia arriva aux Etats-Unis au début de 1918, elle dut se rendre dans une clinique. La tuberculose du rein lui fut diagnostiquée. Coïncidence curieuse, c’est la même maladie que Kerensky souffrait, avant qu’un rein lui fut ôté en mars 1917, sous les bons soins d’Elena, la sœur de Vladimir. Mais Moussia aurait très bien pu contracter la maladie en route, en buvant l’eau polluée du train.

Quelques jours à peine après leur arrivée à Yokohama, certaines rumeurs extraordinaires commencèrent à bruisser le long des fils d’actualités. Dans tous les journaux à travers les Etats-Unis, deux histoires apparurent le même jour, parfois même côte à côte à la Une. Cette coïncidence n’en était pas une, comme je le démontrerai plus tard. Savourons d’abord les nouvelles comme les lecteurs de cet automne en 1917 purent le faire.

La plus importante histoire était datée du 27 novembre, à New-York, ou du 26 novembre à « un port Pacifique ». Certaines versions étaient longs, d’autres plus courts mais ils avaient tous en commun le fait de rapporter que Madame Tatiana Nikolaevna Romanoff, deuxième fille de Nicolas Romanoff (20), Empereur de Russie déchu, s’était échappée de Russie grâce à un mariage fictif à un fils d’un ancien chambellan de l’Empereur et était en route pour les Etats-Unis. La Grande-Duchesse était censée avoir initié sa fuite à Tobolsk, où la famille impériale était retenue en captivité, puis être passée de Harbin en Mandchourie, avant d’avoir pris la route du Japon, où le passage avait été assuré par un bateau à vapeur. Elle ne voulait pas la restoration du trône, mais un gouvernement démocratique et fort comme aux États Unis, pour lutter contre les forces socialistes et allemandes.

L’autre article rapportait que George Romanovsky, Vice-Consul de Russie à Chicago, avait démissionné de sa poste, en désaccord avec le gouverment bolshevique, et  avait offert ses services au Départment de la Guerre à Washington. Il allait se marier avec Miss Goldie Frances Giankini de Chicago.

Que se passait-il ?

La Princesse Tatiana  Nikolaevna Romanoff sur une photo de 1914 connue dans la presse, prise après une maladie qui l’avait conduite à couper ses cheveux.

 

On peut se demander si Moussia, l’actrice entrainée par Meyerhold, a posé dans un but bien précis, sur ces photos, l’une prise dans un studio (il y a un cachet sec indiquant “Doré Moscou”, donc probablement prise à Harbin, où il y avait une large présence russe), l’autre en extérieur, durant un jour ensoleillé à Port Arthur ou Nagasaki. De toute manière, il n’est pas surprenant que certains journalistes l’aient prises pour la princesse. Mais qui était George Romanovsky et qu’a-t-il à faire dans mon histoire ?

A suivre.

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Avant de continuer mon histoire, j’aimerais mettre mes lecteurs à jour avec la version intégrale de l’histoire parue dans les journaux américains le 27 novembre 1917, en ajoutant quelques photographies pour une appréciation globale. C’est tout en Anglais mais je vous promis que je vous donnerai des explications en Français dans mon article prochain.

 

                                      Moussia                                             Tatiana

 

 

( à suivre)

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Nous avons vu dans les articles précédents que Moussia et Vladimir arrivèrent au Japon le 20 novembre 1917 et qu’il y avait des rumeurs dans la presse américaine selon lesquelles elle était en réalité la princesse Tatiana de Russie, fille du Tsar.

Ci-dessus, nous voyons une Moussia avec l’air assez impérial (deuxième à gauche). Dans l’album où j’ai trouvé cette photo, seuls une date et un nom sont écrits en légende : 1917, Nadine Vissotzky – probablement la dame à droite. Elle était l’épouse de l’ancien directeur du Ministère du Travail en Russie. Tout à droite, un monsieur en queue-de-pie semble prendre la réception de Moussia très au sérieux. Son regard montre qu’il semble croire de tout son cœur qu’elle est réellement la Princesse. Il n’est pas le Vice consul américain à Yokohama, Paul E. Jenks, qui signa le passeport de Vladimir deux fois (voir ci-dessous). Je présume donc que l’homme en queue-de-pie était un officiel de l’Ambassade russe. Curieusement sa femme, à gauche,  porte une coiffure d’inspiration coréenne. Vladimir  n’était pas là. Peut-être, était-ce lui qui prenait la photo ?

Essayons de comprendre quel est l’arrière-plan des articles sensationnels apparus dans certains journaux de la presse américaine (mes articles 12 et 13), qui bientôt se révéleront être des canulars avec une touche de vérité.

Daniel Frohman était un producteur de cinéma à New York, avec déjà quelques 70 films à son actif. Margaret Barry Carver était une actrice, expressionniste et danseuse qui avait justement vécu pendant quelques années à Petrograd, avec son époux banquier qui y avait fondé la première banque américaine sur place. Sûrement, il a dû connaître l’entreprise et la famille Baranovsky. Selon certains articles, Margaret n’avait pas apprécié que M. Narodny lui ait demandé publiquement d’aller à San Francisco pour recevoir la princesse. Probablement avait-elle connu Moussia  à Petrograd.

Ivan Narodny, ce directeur de la Russian-American Asiatic Corporation  affirma qu’il avait appris la nouvelle en direct par Frederick, un ancien ami et ancien second chambellan de l’empereur. “Un petit cercle d’amis proches avait appris la fuite de la jeune femme.” Aurait-il pu recevoir un télégramme de Vsevolod, du père de Vladimir, annonçant l’arrivée de Vladimir et Moussia ?

En 1915, Narodny avait été jeté en discrédit aux États Unis par le gouvernement impérial par une grande annonce dans un journal, pour s’être auto-proclamé le directeur de la Chambre de Commerces de Russie, une organisation inexistante selon le gouvernement. Mais ça ne l’avait pas arrêté. Il avait bien d’affaires en Russie, vendant entre autres des munitions américaines, importés via  Japon et  Sibérie. Il est assez probable qu’il avait des affaires avec les entreprises Baranovsky, appelées dans la presse américaine la “Krupp russe”. Il est assez intriguant de constater qu’en 1915, selon un journal, il accompagna aux États-Unis un certain Vladimir V. Agafonev. Les deux hommes s’adressèrent à la presse au sujet d’affaires d’équipements, de chemins de fer, et d’automobiles avec Agafonev ajoutant, de son côté, sa surprise quand il s’était aperçu aux États-Unis que la musique n’était pas aussi populaire qu’en Russie. Je le trouve intrigant car la famille américaine de Vladimir V. Baranovsky me précisa que Vladimir avait visité l’Amérique une fois avant 1917, avec son père. Le cas échéant, ils avaient sûrement rencontré M. Narodny.

Quel aurait pu être le but de ces rumeurs intentionnels ? Je pense que Messieurs Frohman et Narodny pensaient qu’il y avait une opportunité d’affaires dans leur domaine respectif, le show business, d’une part, et les munitions et locomotives, d’autre part.

C’était sans compter sur Moussia. Elle n’était pas venue pour poser devant des caméras, même si cela avait amusé l’actrice en elle. Elle était venue pour faire des déclarations politiques, évidemment pro-Kerensky. Avec une sourire à la Tatiana, la fille du Tsar, elle confia déjà  au Port pacifique (Yokohama) et plus tard aux États-Unis, qu’elle n’avait aucun besoin que les Romanovs régagnent le trône, mais voulait un gouvernement démocratique stable, un espèce d’“États-Unis de Russie”. Elle précisa qu’elle allait expliquer au peuple américain qu’ils ne devaient pas abandonner le peuple russe aux aventuriers socialistes (les Bolcheviks) et aux Allemands. Je pense que cette mission lui fut confiée par Kerensky lui-même, comme je l’expliquerai dans les prochains articles. Cependant, de sa cachette en Finlande, Kerensky se faisait probablement du souci pour les articles sur “Tatiana” dans la presse.

Le 3 décembre, quelques jours après la première publication des articles sensationels, George Romanovsky, qui avait quitté sa poste à Chicago,  fut nommé de nouveau Vice-Consul mais transféré à San Francisco par Boris Bakhmeteff, un ingénieur civil comme Vladimir, Ambassadeur du Gouvernement provisoire de Kerensky à Washington depuis quelques mois. Romanovsky arriva à San Francisco justement à temps pour recevoir le couple, devant rentrer à Chicago pour son mariage en janvier 1918. L’affaire résultait en un retard de trois semaines au Japon attendant un visa d’entrée aux Etats-Unis.

Ils partirent de Yokohama le 14 décembre 1917 vers San Francisco sur le bateau SS Ecuador, en première classe.  Ils purent utiliser leur temps efficacement, achetant une garde-robe chic.

Le vice-Consul Paul E. Jenks, japanophile, (il parlait couramment le japonais), fut tué en 1923, enseveli sous les ruines de son bureau pendant le grand tremblement de terre qui détruisait Yokohama.

Le correspondant de presse au Port pacifique n’était pas encore fatigué de divulguer des rumeurs :


Et pour George Romanovsky:

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Moussia et Vladimir partirent finalement de Yokohama le 14 décembre 1917 à bord du SS Ecuador, un bateau bâti en 1915 sur un chantier néerlandais (voir l’image à la fin de cet article). Le bateau appartenait à la Pacific Mail Steamship Company, une compagnie maritime qui s’affichait en Amérique avec le slogan  “Sunshine belt to the Orient”.

Je cite le Honolulu Star-Bulletin du 26 décembre 1917, le jour où le bateau partit de Honolulu après une brève escale:

“En tout, le bateau à vapeur ‘Ecuador’ a quelques cent passagers de cabine à bord. Certains d’entre eux sont des Russes nobles ou riches qui cherchent la paix aux États-Unis. T. Bosse est un vice-amiral de la marine russe et V. Baranovsky est un Russe très riche qui est en route vers les États-Unis avec Madame Baranovsky, accompagnés de quelques domestiques pour un séjour de durée inconnue. Tous ces Russes dirent que leur maîtrise de la langue anglaise n’est pas suffisante pour pouvoir commenter sur la situation chaotique dans leur pays.”

Je n’ai pas réussi à trouver les antécédents de l’amiral Théodore Bosse. On le voit sur la photo, à droite. Vladimir est à gauche, en costume anglais tout neuf et chic en tweed, à côté d’une joyeuse Moussia. Sur cette belle photo, Moussia semble avoir mis une chemise de Vladimir et jouer ‘le matelot’, en mettant sa tête sur l’épaule de l’amiral. Je n’ai pas pu identifier le badge sur la casquette de l’Amiral et, pendant quelque temps, j’ai même pensé qu’il était le Capitaine. Mais les photos de presse de leur arrivée à San Fransisco m’ont convaincu qu’il était l’homme se disant le Vice-Amiral Théodore Bosse.

Le manifeste de navire (ci-dessous), montrant les passagers de première classe, à évidemment été contrôlé minutieusement. Un contrôle d’identité et des preuves de mariage a notamment été effectué. Nous voyons M. Vladimir Baranovsky, 28 et Mme Mary Baranovsky, 22 et le Vice-Amiral Théodore Bosse, 55. Dans la rubrique à droite, “Noms et adresses de vos plus proches”, Vladimir et Moussia ont fait préciser les noms des parents de Vladimir : Vsevolod et Lydia Baranovsky, et la même adresse que nous avons vu sur la carte de visite de Vladimir,  rue Grande Puskarshkaya 59, appartment 10 (voir mon article 9). C’est plus probable que c’est dans cet appartement que Vladimir et Moussia ont rencontré Alexander Kerensky avant de partir, plutôt que dans l’appartement des parents de Vladimir à Helsinki. Dans la même rubrique, l’amiral Bosse a fait noter l’adresse d’un ami, le portraitiste Nikolay Bogdanov, bien connu à Petrograd à cette époque.

J’ai l’intention de rechercher un peu en plus sur le mystérieux amiral Bosse et d’aller chercher le reste du manifeste à la recherche des noms des “domestiques”.

Il est évident que nos protagonistes étaient résolus à garder la bouche fermée en route,  jusqu’à l’arrivée à San Francisco. Moussia parlait l’anglais couramment.

 


(à suivre)

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